Avec Scènes de la vie conjugale, feuilleton écrit pour la télévision en 1973, Ingmar Bergman met en scène un couple qui se déchire, dans un film long (environ 2h50 dans sa version cinématographique abrégée sortie en 1974) et éprouvant, où les affrontements ne seront ni éludés ni édulcorés. Mais si, comme le disait Renoir, « l’art du cinéma consiste à s’approcher de la vérité des hommes et non pas à raconter des histoires de plus en plus surprenantes », Bergman y réussit là magnifiquement, en mettant ses personnages à l’épreuve de la passion qui détruit le couple et rompt l’engagement promis pour toujours, en révélant leur désir de venir à la vérité, fût-ce à travers un chemin chaotique et douloureux. Tout le film est une passion au sens propre 1 : il fait tomber le masque d’une image idéale, mais non moins fausse pour dévoiler la vérité en chacun. « Voyons maintenant ce qui se passe » 2...
 

Comme en un miroir


Le couple de Johan (Erland Josephson) et Marianne (Liv Ullman) accumule tous les signes extérieurs d’une réussite telle que « c’en est indécent », reconnaît Johan. Ils sont « d’accord sur l’essentiel », Johan est un « amant incomparable » et Marianne est « très bien faite ». On les considère, avouent-ils, « comme un couple idéal », au point qu’ils se prêtent à l’exercice de l’interview d’un magazine féminin venu prendre dans le crépitement des flashs les clichés de leur bonheur conjugal.
D’où vient alors que cela sonne faux ? Sans doute de ce que le ton dégagé de Johan n’évite pas la complaisance, mais surtout de ce qu’il ne laisse pas place à une parole vraie. Marianne, elle, ne semble pas à l’aise, et lorsqu’elle s’anime pour dire ce qui l’intéresse dans son métier d’avocate spécialisée dans les affaires de divorce, on lui coupe la parole. Nous pressentons, comme le dit avec désinvolture Johan, que c’est, en vérité, « une réussite à ne pas s’y fier ». L’image se brouille d’ailleurs lorsque nous apprenons que Marianne a d’abord perdu un enfant et a peu après divorcé de son premier mari, que leur rencontre à eux n’a rien eu d’un « coup de foudre » mais qu’elle unissait deux solitudes meurtries.
Dans la scène qui suit, habilement raccordée par la lecture, lors d’un dîner à quatre, de l’article du magazine, un couple ami va renvoyer, comme en un miroir déformant 3, une tout autre image de la vie conjugale. La mise en scène du bonheur de Johan et Marianne provoque l’envie chez Peter de « crever leur beau ballon ». Tandis que le spectacle qu’il offre avec sa femme Katarina, dans une « scène de ménage » terrible et cruelle, ébranle Marianne.
 

Des analphabètes du sentiment


Or la sécurité à laquelle veut croire Marianne est fragile. Comme le dit Johan : « Toute notre assurance reposait sur des choses qui étaient en dehors de nous. Nos biens, notre maison de campagne, l’appartement, l...
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