Si la liberté est la première revendication du sujet moderne, la spiritualité ignatienne se révèle profondément accordée aux temps nouveaux. Les Exercices spirituels sont d'abord une procédure destinée à permettre au sujet de choisir librement sa vie. Mais la liberté selon saint Ignace ne se laisse pas réduire à la notion d'autonomie. Elle s'inscrit dans la tradition théologique et mystique de l'Église, selon laquelle la liberté est don de l'Esprit : « Là où est l'Esprit du Seigneur, là est la liberté » (2 Co 3,17). Saint Augustin, commentant Romains 5,5, écrivait : « L'amour de Dieu est répandu dans nos cœurs, non par le libre arbitre qui surgit en nous, mais par l'Esprit saint qui nous a été donné. »1 En d'autres termes, « l'acte de liberté consiste toujours à se recevoir de Dieu pour vouloir Dieu »2. La liberté devient dès lors un don et une conquête. Donné à lui-même, l'homme est appelé à accueillir la grâce de travailler à libérer ses énergies pour que sa vie devienne « louange et service de Dieu », selon les termes du « Principe et Fondement » des Exercices (Ex. sp., n° 23). L'homme est libre dans la mesure où il consent à vouloir sa « fin », à devenir ce qu'il est, « image de Dieu » (« Contemplation pour obtenir l'amour », Ex. sp., n° 235). Dans ce consentement, le travail de sa libération se confond ultimement avec l'agir même de celui dont il est l'image et qui, par son Esprit, « travaille et œuvre pour moi dans toutes les choses créées sur la face de la terre » (Ex. sp., n° 236). La liberté humaine ainsi offerte à l'action de l'Esprit (« Prenez, Seigneur, et recevez toute ma liberté… », Ex. sp., n° 234) ne fait alors plus qu'une avec la liberté et la libéralité de l'Origine dont « descendent tous les biens et tous les dons » (Ex. sp., n° 237,1).

Ce qui est moderne dans la spiritualité ignatienne, ce n'est donc pas une nouvelle théorie de la liberté. L'originalité d'Ignace consiste plutôt à avoir formulé les conditions de naissance à la liberté et d'exercice de cette liberté en termes susceptibles d'être accueillis par la conscience psychologique moderne. En effet, le protocole des Exercices organise, dans l'espace intérieur, la chambre d'écho où peuvent résonner longuement les voix qui interfèrent habituellement dans le cœur humain : celle de l'homme, celle de l'Esprit saint, celle de l'esprit de mort. Les « Règles de discernement des esprits » codifient leur identification et en permettent l'articulation. Perçues dès lors comme langage, les motions s'offrent à l'interprétation. Dans l'espace de parole ménagé par les Exercices entre le retraitant et le directeur, le premier apprend à déchiffrer et à parler la langue de l'Esprit, qui appelle à la liberté. Ainsi prend corps peu à peu sa propre parole, par laquelle il pourra enfin nommer librement son désir (« élection »), qui ne saurait être différent, dès lors, du désir de Dieu. La grâce d'Ignace de Loyola est en somme d'avoir été, à l'aube de la modernité, « fondateur de langage », comme a su le remarquer un commentateur étranger à la foi chrétienne3 : un langage permettant à la liberté de se trouver et de se dire.

Le Récit (désormais R) d'Ignace conserve la trace, précieuse, de sa naissance à la liberté. Il fournit en même temps les clés qui permettent de comprendre la genèse et la nature profonde des Exercices, chemin de liberté.

Naître à la liberté

C'est bien l'expérience du discernement des esprits qui a ouvert à Ignace le chemin de la liberté. Lorsqu'il jette un regard rétrospectif sur le convalescent de Loyola, Ignace le voit d'abord « adonné aux vanités » (R, 1). Il se « délecte » de rêves de gloire, d'honneur, d'amour, entretenus par des lectures « mensongères » (R, 8 et 5).

Mais ces rêves ne font que raviver une frustration de fond. Les « pensées » qui vont bientôt naître d'autres lectures (vie du Christ et vies des saints) suscitent, en revanche, une « consolation », une « allégresse » (R, 8). Le contraste, d'abord inaperçu, finit par attirer son attention. Alors « ses yeux s'ouvrirent un peu » (R, 8). Réfléchissant sur cette « expérience », « il en vint peu à peu à connaître la diversité des esprits qui l'agitaient, l'un du démon, l'autre de Dieu ». Il en tira alors la conclusion qu'il lui fallait changer de vie (R, 9). Première conversion, ébauche d'un premier choix de vie, naissance à la liberté : les yeux qui commencent à s'ouvrir évoquent aussi bien la sortie d'une léthargie que le regard de l'homme originel sur la vérité de sa condition (Gn 3,7). Par ailleurs, une note marginale insiste sur l'importance de cette scène primitive. Ignace souligne en effet que, lorsqu'il conçut les Exercices, « c'est à partir de là qu'il commença à être éclairé sur ce qui concerne la diversité des esprits » (R, 8 ; cf. R, 99). Et nous savons qu'il a commencé très tôt la rédaction des Exercices. Dès les débuts de sa conversion, il consignait par écrit ses expériences intérieures. L'essentiel du livret était au point lorsqu'il commença ses études à Paris. De fait, le vocabulaire décrivant ici la « diversité des esprits » se retrouve dans les « Règles de discernement ».

Une première grâce extraordinaire, une « vision », vient aussitôt sceller le caractère définitif de ce premier pas vers la liberté : « l'image de Notre-Dame avec le Saint Enfant Jésus » délivre à jamais Ignace du « plus petit consentement aux choses de la chair » (R, 10). Une vraie libération s'est opérée, sur un aspect particulièrement sensible de sa personnalité.

Après avoir considéré l'acte de naissance des Exercices dans l'expérience d'Ignace, on retiendra deux épisodes capitaux dans son chemin de libération. Ils éclairent la nature des Exercices. Ils suggèrent aussi quelque chose de la manière dont « le Seigneur se comportait avec cette âme qui était encore aveugle » (R, 14).

Le rôle de la mule

Le premier épisode témoigne de la merveilleuse condescendance divine à l'égard de l'hidalgo fraîchement converti et dont l'ardeur a besoin d'être éclairée. La formule par laquelle Ignace introduit le récit de l'assassinat avorté du Maure, rencontré sur le chemin de Montserrat, suggère qu'il a hésité avant de livrer ce souvenir burlesque et, à première vue, négligeable (R, 14). Mais l'anecdote lui a paru finalement significative d'une liberté qui ne s'est pas encore trouvée. Il lui consacre trois paragraphes. De quoi s'agit-il, en effet, dans le cas de conscience buridanesque qui se pose à lui et dans la décision qu'il prend de s'en remettre aux événements pour savoir si l'homme qui a attenté à l'honneur de la Vierge doit ou non avoir la vie sauve, sinon de la parodie d'un acte de liberté ? Ce n'est pas Ignace qui a décidé, c'est sa mule. « Le Seigneur » s'est servi de sa mule pour qu'elle décide à sa place !

Parodie d'élection. Don Quichotte n'est pas loin : la liberté d'Ignace est généreuse, mais elle manque encore de maturité et de lumières.

Combattre les scrupules

Le second épisode montre au contraire comment Ignace a été définitivement guéri de sa cécité spirituelle et introduit à la vraie liberté, celle qui lui permettra désormais de toujours choisir ce que Dieu veut. Il s'agit de la manière dont se conclut la longue période de scrupules qui le tortura à Manrèse, au point de le mener au bord du suicide (R, 24). Tout commença par « d'effrayantes alternances » de consolation et de désolation à la pensée de la « nouvelle vie » dans laquelle il s'engageait (R, 21). Puis le souvenir de ses fautes passées le plongea, pour de longs mois, dans d'atroces scrupules : s'en était-il bien confessé ? Les assurances de son confesseur demeuraient inopérantes. Les jeûnes multipliés ne résolvaient rien. Ignace en vint au point de supplier le Seigneur de lui envoyer, si nécessaire, « un petit chien » : il était prêt à le suivre pour trouver le remède (R, 23) ! Tentation de régression vers la mule… Survinrent alors « certains dégoûts de la vie qu'il menait avec de grandes envies de l'abandonner » (R, 25) : peut-être n'était-il pas fait pour la vie qu'il avait choisie ? Mais « le Seigneur voulut qu'il s'éveillât comme d'un rêve. Et, comme il avait déjà une certaine expérience de la diversité des esprits grâce aux leçons que Dieu lui avait données, il se mit à considérer par quels moyens cet esprit lui était venu [et cette envie d'abandonner sa nouvelle vie]. Et alors il décida avec une grande clarté de ne plus confesser aucune des choses passées. Et alors, à partir de ce jour, il demeura libéré de ses scrupules, tenant pour certain que notre Seigneur avait voulu le délivrer par sa miséricorde » (R, 25).

« Libéré », « délivré » : Ignace ne connaîtra plus jamais, semble-t-il, d'épreuve à la hauteur de celle-là. La liberté à laquelle il accède est une liberté définitive. L'acte qui la manifeste (décision de ne plus revenir sur le passé) peut être considéré aussi bien comme une décision entièrement sienne (« il décida ») que comme un don de Dieu, conforme à la « volonté » de Dieu (« le Seigneur avait voulu le délivrer »). Peut-on concevoir meilleure formulation de l'« élection » selon les Exercices ? Élection, remarquons-le, selon le « second temps » (Ex. sp., 176) et correspondant aux Règles de discernement de la deuxième semaine (Ex. sp., 333-334) : c'est en examinant l'enchaînement de ses « pensées » qu'Ignace, à la lumière de son « expérience de la diversité des esprits », comprend que ses « grandes envies » d'abandonner sa nouvelle vie sont liées à son obsession du passé à confesser, et décide « avec une grande clarté » de rompre avec cette obsession. Cette lumière le délivre : Ignace est convaincu qu'elle ne vient pas de lui, mais de Dieu qui, « en ce temps-là, se comportait avec lui comme un maître d'école » (R, 27). Ses yeux sont définitivement ouverts. Plus jamais Ignace ne sera tenté de revenir en arrière. Sa liberté sera désormais toujours prête à s'accorder avec celle de Dieu. Le caractère fondateur, définitif, de cette élection et de cette libération du regard (l'image de l'ouverture des yeux intervient dans les trois épisodes examinés ici) est immédiatement confirmé, dans le récit, par les cinq grandes « visions » qui structureront son être et son agir : visions de la Trinité, de la création, du Christ eucharistique, de l'humanité du Christ et enfin vision dite « du Cardoner ». L'examen attentif de la manière dont Ignace est né à la liberté s'imposait avant de considérer les Exercices. D'une part, cette genèse éclaire leur raison d'être et leur nature : Ignace propose au retraitant de s'engager sur le chemin qu'il a lui-même suivi. Cette genèse explique, d'autre part, le succès rencontré par les Exercices : c'est une expérience née d'une expérience qui y est proposée. Or la notion d'expérience est, on le sait, au cœur de la modernité.

L'exercice de la liberté

Entreprendre les Exercices sous leur forme plénière, c'est donc, comme Ignace à Manrèse, se mettre dans les conditions du combat spirituel. Par le discernement des esprits s'affrontant dans le champ clos du cœur, pourra mûrir la décision qui sera indissolublement libre choix du sujet et docilité à la voix de l'Esprit.

Certes, le mot liberté ou l'adjectif libre n'apparaissent qu'une douzaine de fois dans le livret. Mais ils figurent à des moments stratégiques. Dans les cinquième et vingtième annotations, d'abord, ces annotations qu'il convient de présenter en premier lieu à l'exercitant, après la première, selon Ignace dans son directoire4 : au seuil des Exercices et pour que ceux-ci portent tout leur fruit, l'exercitant est invité à « offrir tout son vouloir et toute sa liberté » et à se mettre dans des conditions concrètes de « liberté » par rapport à son environnement habituel (Ex. sp., 5 et 20). Puis le « Principe et fondement » invite « la liberté du libre arbitre » à se rendre « indifférente » à tout ce qui pourrait légitimement l'attirer (Ex. sp., 23). En première semaine, le péché, celui des anges en l'occurrence, est présenté comme un refus d'identifier la liberté au devoir de « révérence » et d'« obéissance » envers le Créateur et Seigneur (Ex. sp., 50).

Il faut attendre le lieu capital qu'est la « Contemplation pour obtenir l'amour » pour qu'apparaisse à nouveau le mot « liberté » : dans l'acte d'offrande (« Prenez, Seigneur, et recevez toute ma liberté… » ; Ex. sp., 234), comme en écho au « Je veux et désire » de l'« Offrande du Règne » (Ex. sp., 98). Le mot apparaît encore, mais au sens faible, dans la première des « Notes sur les scrupules » (Ex. sp., 346), ce qui n'est pas pour surprendre si l'on se souvient de la grande crise traversée par Ignace. Il apparaît enfin et, pourrait-on dire, surtout dans la dix-septième « règle pour sentir avec l'Église », qui est à peu près le dernier mot des Exercices (Ex. sp., 369). Ignace y recommande de ne pas « s'étendre tellement sur la grâce, et avec tant d'insistance qu'on fasse naître le poison qui va supprimer la liberté ». Le risque est en effet que « les œuvres et le libre arbitre en reçoivent quelque préjudice ou soient comptés pour rien ». Cette mise en garde est moins inspirée par la crainte, conjoncturelle, d'être taxé de luthéranisme que par la conception ignatienne de l'homme comme liberté.

Au service d'une décision à prendre

Ces quelques données ne suffisent pas à éclairer la conception ignatienne de la liberté. Mais elles prennent tout leur poids si on les rapporte à l'expérience d'Ignace qui vient d'être évoquée et si on les situe dans la dynamique générale des Exercices et du discernement des esprits :

Le discernement est au service d'une décision pour un homme qui est devant un choix à faire. Tout le travail consiste précisément à accueillir ce qui vient de Dieu pour se décider véritablement soi-même. […] L'élection est œuvre commune, comme peut le laisser entendre son double sens, actif et passif – être choisi par Dieu et choisir soi-même. Pouvoir faire élection revient à éprouver que sa propre liberté prend source en une altérité.5

Le livret des Exercices organise donc les conditions d'un choix de vie, choix qui soit pleinement libre, c'est-à-dire conforme à la volonté de Dieu. Qu'il s'agisse de choisir un état de vie définitif (« élection » proprement dite) ou de « rechoisir » le style de vie dans lequel on est déjà engagé en y réformant ce qui doit être réformé, ce qui est au cœur de la démarche des Exercices, c'est toujours une décision à prendre, pour le « salut de son âme », pour une plus grande « louange » et un plus grand « service » de Dieu, selon les termes constants du « Principe et fondement » (Ex. sp., 23) et des considérations sur l'élection (Ex. sp., 169-189).

Au cours des temps, cette vision des Exercices n'a pas toujours été aussi nette. Au début du XXsiècle, par exemple, certains commentateurs voyaient dans ce livret, au pire un manuel d'ascèse destiné à forger la volonté (Henri Bremond), au mieux une méthode pour être uni à Dieu (Louis Peeters). Tout le monde se rallie aujourd'hui au jugement de Joseph de Guibert : « C'est l'élection qui est le vrai centre de perspective des Exercices. »6 Ainsi, Maurice Giuliani : « Il faut “choisir” sa vie. Le cas privilégié où les Exercices agissent dans leur pleine efficacité est donc celui de l'homme qui veut “fixer son état de vie”, “disposer de sa vie”, “ordonner sa vie”. »7 Maurice Giuliani renvoie à Nadal : « Assurément, nos Exercices ont en vue l'élection d'un état de vie chrétienne. »8 Et lorsqu'on lit dans le titre des Exercices qu'il s'agit d'« ordonner sa vie sans se décider par aucun attachement qui soit désordonné » (Ex. sp., 1), cette formulation négative de la liberté ne saurait surprendre que ceux qui n'ont jamais réfléchi à l'impossibilité de définir positivement et abstraitement celle-ci.

L'élection comme point focal

Mettre au jour la structure de l'acte libre en considérant l'élection comme le point focal (et donc aveugle) des Exercices : tel est l'objet de la magistrale étude de Gaston Fessard, La dialectique des Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola9. Inspiré par sa lecture de Hegel, il discerne dans les Exercices une véritable phénoménologie de la liberté. Philologique, philosophique et théologique indissolublement, son analyse fait ressortir au mieux la logique rigoureuse d'une démarche inspirée par une expérience spirituelle elle-même rigoureuse. Sa conviction est en effet que « les Exercices sont directement issus de l'expérience par laquelle Iñigo a résolu pour son propre compte le problème de sa liberté dans l'histoire ». À la manière d'Ignace, la conscience de l'exercitant est conduite à reconnaître, dans le parcours qu'elle effectue, « le mouvement même par lequel sa propre liberté s'engendre à la liberté divine. Et d'autant mieux qu'elle réalise en elle l'adéquation, la synchronisation de ces deux mouvements ». Pour Fessard, « les Exercices sont le fruit d'une réflexion très concrète sur l'acte de liberté. […] Leur valeur universelle vient de ce qu'ils expriment dialectiquement les moments et éléments essentiels […] du drame humano-divin qu'est la liberté. » Il ajoute : « Dans le moindre acte de liberté, il y a tout l'Esprit. Voilà ce qu'aurait pu écrire Ignace au frontispice de ses Exercices, s'il avait prétendu faire œuvre de philosophe. »10

Les « moments et éléments essentiels » s'organisent donc autour de l'acte libre qu'est l'élection comme position de soi par soi, passage, pour la liberté, du non-être à l'être. Entre les deux hors-texte qui enserrent le texte même des Exercices (le « Principe et fondement », d'une part, dans lequel « la liberté est priée de ne rien vouloir », et la « Contemplation pour obtenir l'amour », d'autre part, dans laquelle se manifeste la liberté de Dieu qui est volonté de se donner lui-même pour que l'homme soit à son image, c'est-à-dire libre dans son vouloir), la correspondance et la circularité sont rigoureuses. Mais cette circularité est riche de tout le parcours qui s'est effectué au cours des quatre semaines. Le génie d'Ignace a été de substituer au classique schéma « objectif » des « trois voies » (début : purification, pénitence ; milieu : illumination, vertus ; fin : union, passivité) le schéma « subjectif » des quatre semaines, tout entier commandé par la relation entre Dieu et le sujet, entre la grâce et la liberté, et dont le point focal est l'élection. Plus précisément, c'est la possible superposition des deux schémas qui fait ressortir l'originalité des Exercices. Au lieu d'une structure ternaire reconnaissant deux moments charnières dans l'itinéraire spirituel (au terme de la première puis de la deuxième phase), les Exercices présentent une structure quaternaire dont le moment principal, le moment décisif, celui de l'élection, intervient vers la fin de la deuxième semaine. Noyé dans le cours de la phase illuminative, le moment de l'élection, moment de coupure, de « rupture instauratrice », apparaît au contraire, dans la structure quaternaire des Exercices, comme le moment majeur de l'itinéraire, la clé de voûte des Exercices.

Remarquant que l'élection doit être faite avant de contempler, au début de la troisième semaine, la Cène du Seigneur, Fessard déploie, pour résumer les Exercices, une superbe métaphore architecturale, celle de la cathédrale :

C'est parce qu'en ses Exercices, Ignace a su enserrer l'instant divin de l'homme, son instant de liberté, qu'autour de l'élection, comme autour du tabernacle, rayonnent toutes les parties de l'édifice. Après l'obscur passage où l'âme pénitente, sous la pression des vérités premières, massives comme des tours de défense, se purifie des choses passées dans la crainte, c'est la montée lumineuse de la nef où elle s'instruit en contemplant sur la suite des vitraux les mystères de la vie du Christ. À la croisée, l'autel l'attend… Autel de l'élection. Appelée, elle y monte et, tenant en ses mains le présent où elle se détermine pour s'offrir, elle répète le Hoc est Corpus meum (« Ceci est mon Corps ») avant d'écarter ses bras sur ceux de la croix du transept. Unie au sacrifice, elle peut aussi s'unir au triomphe et, par-delà le tombeau, s'asseoir au chœur pour y goûter une prélibation de la gloire future… Le Christ disparu, elle se couronne enfin, telle la cathédrale, d'une flèche qui s'élance vers le ciel pour en attirer le feu, ad Amorem obtinendum (« pour obtenir l'Amour »)11.
La liberté de Dieu manifestée

Un des mérites de Gaston Fessard est d'avoir montré comment la « Contemplation pour obtenir l'amour » récapitule la démarche des Exercices en en évacuant « tout le représentatif pour entrer dans la pure et inexprimable possession de soi qui est le tout »12. De même qu'Ignace avait superposé au schéma des trois voies celui des quatre semaines, l'élection représentant alors la rupture capitale, le point focal, au terme de la deuxième semaine et au cœur de la seconde voie, de même les trois puissances (mémoire, intelligence, volonté) se partagent en quatre points l'équivalent des quatre semaines, les points deux et trois revenant à l'intelligence.

Ici encore, c'est à la fin du deuxième point que se manifeste l'éclat décisif : au moment où la contemplation va passer de « l'habitation » de Dieu, de son esse (deuxième point), à son « travail », son agere (troisième point). À la liberté du sujet s'affirmant, en fin de deuxième semaine, dans l'élection devant le conduire à sa « fin », correspond ici, au terme du deuxième point, la liberté de Dieu qui veut aujourd'hui se donner lui-même (et non plus seulement des biens) pour que le sujet soit « à son image ». Ce qui était implicite depuis le « Principe et fondement » devient alors manifeste :

En me constituant « créature à son image » par le don de l'être, cette liberté s'est du même coup donné la possibilité d'une action transformant ma liberté à la « ressemblance » de la sienne en faisant de moi son temple. […] Total renversement de perspective : de créature toute ordonnée à Dieu, je deviens celui à qui Dieu s'ordonne tout entier.13

Ainsi s'éclaire la seconde note préalable à la « Contemplation pour obtenir l'amour » : « L'amour consiste en une communication mutuelle. » La radicalité de cette communication consiste en ce qu'ici, ce qui s'échange ne relève pas du niveau de l'avoir, mais de l'être (esse) et de l'agir (agere), donc de la liberté.

Tels étaient donc, en réalité, l'enjeu et la portée ultimes de l'élection. Il ne s'agissait pas seulement de prendre une décision libre de tout attachement désordonné, comme l'avait annoncé, avec la sobriété d'une litote, le titre des Exercices. Il s'agissait de recevoir de Dieu ma liberté, c'est-à-dire moi-même, comme ne faisant qu'une avec la liberté divine, c'est-à-dire avec Dieu lui-même. Par l'élection, je me suis choisi moi-même comme uni à Dieu, ne faisant qu'un avec lui, plutôt que comme séparé de lui.

***

Comment a-t-on pu ne voir dans les Exercices qu'un manuel d'ascèse, alors que ce qu'ils proposent, avec un laconisme qu'on peut déplorer mais qui veut précisément respecter la liberté du sujet, c'est une mystique de la liberté ? Au terme de l'itinéraire, le sujet peut-il dire autre chose que ce qu'affirmait par exemple Hadewijch d'Anvers au XIIIsiècle : « L'âme est pour Dieu une voie libre où s'élancer depuis ses ultimes profondeurs ; et Dieu pour l'âme en retour est la voie de la liberté, vers ce fond de l'Être divin que rien ne peut toucher, sinon le fond de l'âme. Et si Dieu n'était en elle tout entier, il ne saurait lui suffire »14 ? Le registre d'expression auquel s'est tenu Ignace est fort éloigné du lyrisme audacieux d'un Jean de la Croix. Mais l'âme qui vit de la « Contemplation pour obtenir l'amour » n'hésite pas à faire sienne l'affirmation de la Vive flamme : « Comme Dieu se donne à elle en toute liberté et de tout cœur, elle, de son côté, qui est d'autant plus libre et généreuse qu'elle est plus unie à Dieu, donne Dieu à Dieu par Dieu » (Vive flamme, 3,5).

Il va sans dire que le champ d'une telle liberté ne se limite pas au cadre des Exercices et au geste de l'élection. Ceux-ci, bien plutôt, ne font qu'introduire à son exercice au fil des travaux et des jours. Il n'est aucun domaine ni aucun moment de l'existence, si minime soit-il, qui ne s'offre au discernement des esprits. Aucune circonstance, si minime soit-elle, ne peut éteindre l'Esprit. L'Esprit est tout entier dans le moindre acte de liberté.

1 De Spiritu et littera, 3,5.
2 Paul Agaësse, « Liberté », Dictionnaire de spiritualité, tome IX, Beauchesne, 1975, col. 830.
3 Roland Barthes, Sade, Fourier, Loyola, Seuil, 1971.
4 MHSI Dir., pp. 100 et 249-250.
5 Sylvie Robert, Une autre connaissance de Dieu. Le discernement chez Ignace de Loyola, Cerf, 1997, p. 333.
6 La spiritualité de la Compagnie de Jésus, IHSI, 1953, p. 115.
7 « Qu'attendait saint Ignace des Exercices ? », Christus, n° 10, 1956, p. 185 (repris dans L'accueil du temps qui vient, Bayard, « Christus », 2003, p. 35).
8 MHSI Nadal, IV, p. 840.
9 En trois volumes, chez Aubier, 1956-1966, et Culture et vérité, 1984.
10 Ibid., tome I, pp. 7, 10 et 24-25.
11 Ibid., tome I, p. 33.
12 Ibid., tome II, p. 147.
13 Ibid., p. 157.
14 Lettres spirituelles, XVIII.