Saint Ignace et la liberté

 
Si la liberté est la première revendication du sujet moderne, la spiritualité ignatienne se révèle profondément accordée aux temps nouveaux. Les Exercices spirituels sont d’abord une procédure destinée à permettre au sujet de choisir librement sa vie. Mais la liberté selon saint Ignace ne se laisse pas réduire à la notion d’autonomie. Elle s’inscrit dans la tradition théologique et mystique de l’Église, selon laquelle la liberté est don de l’Esprit : « Là où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté » (2 Co 3,17). Saint Augustin, commentant Rm 5,5, écrivait : « L’amour de Dieu est répandu dans nos coeurs, non par le libre-arbitre qui surgit en nous, mais par l’Esprit Saint qui nous a été donné » 1. En d’autres termes, « l’acte de liberté consiste toujours à se recevoir de Dieu pour vouloir Dieu » 2. La liberté devient dès lors un don et une conquête. Donné à lui-même, l’homme est appelé à accueillir la grâce de travailler à libérer ses énergies pour que sa vie devienne « louange et service de Dieu », selon les termes du Principe et fondement des Exercices (23). L’homme est libre dans la mesure où il consent à vouloir sa « fin », à devenir ce qu’il est : « image de Dieu » (Contemplation pour obtenir l’amour, 235). Dans ce consentement, le travail de sa libération se confond ultimement avec l’agir même de Celui dont il est l’image et qui, par son Esprit, « travaille et oeuvre pour moi dans toutes les choses créées sur la face de la terre » (236). La liberté humaine ainsi offerte à l’action de l’Esprit (« Prenez, Seigneur, et recevez toute ma liberté… », 234) ne fait alors plus qu’une avec la liberté et la libéralité de l’Origine dont « descendent tous les biens et tous les dons » (237,1).
 
Ce qui est moderne dans la spiritualité ignatienne, ce n’est donc pas une nouvelle théorie de la liberté. L’originalité d’Ignace consiste plutôt à avoir formulé les conditions de naissance à la liberté et d’exercice de cette liberté en termes susceptibles d’être accueillis par la conscience psychologique moderne. En effet, le protocole des Exercices organise, dans l’espace intérieur, la chambre d’écho où peuvent résonner longuement les voix qui interfèrent habituellement dans le coeur humain : celle de l’homme, celle de l’Esprit Saint, celle de l’esprit de mort. Les Règles de discernement des esprits codifient leur identification et en permettent l’articulation. Perçues dès lors comme langage, les motions s’offrent à l’interprétation. Dans l’espace de parole ménagé par les Exercices entre le retraitant et le directeur, le premier apprend à déchiffrer et à parler la langue de l’Esprit, qui appelle à la liberté. Ainsi prend corps peu à peu sa propre parole, par laquelle il pourra enfin nommer librement son désir (« élection »), qui ne saurait être différent, dès lors, du désir de Dieu. La grâce d’Ignace de Loyola est en somme d’avoir été, à l’aube de la modernité, « fondate...
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