Perrin, 2019, 450 p., 23 €.

« Écoute mon fils, entends les préceptes du maître, prête l'oreille de ton cœur… » Depuis des siècles, le monde monastique ne cesse de se référer à la Règle de saint Benoît. Mais, au fait, que sait-on vraiment de ce dernier ? Comme le souligne l'essai de l'historien Odon Hurel, directeur de recherche au CNRS, la figure de Benoît de Nursie (480-547) serait restée obscure si elle n'avait été présentée et reconstruite par la suite à travers les Dialogues de Grégoire le Grand (540-604), pape soucieux de montrer à travers elle un idéal de vie cénobitique. Le contexte de l'époque, l'Italie des premiers siècles, est largement marqué par le souci de réguler la vie religieuse par l'héritage du droit romain, dans le sillage de l'empereur Justinien notamment. Si la fameuse Règle peut lui être communément attribuée, Benoît n'est pas pour autant un fondateur, davantage sans doute un réformateur et un chercheur de Dieu favorisé par les choix politiques de son temps. Selon la vision hagiographique de Grégoire le Grand, « Benoît apparaît comme le champion d'un monachisme équilibré, cimenté par la prière personnelle et collective, mais aussi par un souci permanent de la réconciliation, animé par un discernement individuel qui ne s'arrête jamais aux apparences sociales ».

Il faut donc voir à partir de certains traits de la vie du saint la recherche de cet idéal de vie religieuse : la référence au corbeau biblique qui nourrit dans le désert, la prière et le combat spirituel contre le démon (repris par les médailles à l'effigie de saint Benoît), un certain type de vie fraternelle, les miracles mettant en scène une pratique de la pureté et de la contemplation. Dans un intéressant chapitre consacré à la règle bénédictine, Odon Hurel insiste en particulier sur la dimension d'obéissance mutuelle entre frères qui la caractérise, son sens biblique de l'écoute mais aussi, et c'est nouveau à l'époque, sur le rôle du conseil des frères où chacun peut donner son avis, ainsi que sur la dimension christique et paternelle de l'abbé. Comment expliquer autrement le succès de cette Règle, sa réception très large par l'Occident, sinon par sa densité spirituelle elle-même, sa grande concision aussi ? Mais même indissociablement liée à l'histoire occidentale, la spiritualité bénédictine a su également s'inculturer ailleurs, comme on le voit par exemple en Afrique avec le monastère de Keur Moussa.