Les ruptures sont multiples dans nos vies personnelles ou sociales, mais il en est qui nous touchent davantage, car elles engagent notre liberté et notre affectivité. Il en est même que l’on redoute parce qu’à l’arrachement qu’elles provoquent, on ne voit pas d’autre issue que la destruction d’une part de notre existence. Ainsi, le départ d’enfants du foyer familial peut éveiller de la douleur, voire une certaine peur devant le vide ainsi créé ; mais la joie de leur li­berté et l’engagement de leur avenir sont source de consolation et de foi. À l’inverse, un échec imprévisible dans la vie conjugale ou la vie de travail peut plonger dans une spirale de désolation d’où il est parfois difficile de se dégager.
Toutes les ruptures ne conduisent pas forcément à la désolation spirituelle ou morale. Certaines sont portées par l’espérance ou vé­cues dans la joie, comme des libérations : rompre avec une pratique qui nous aliène. La vie spirituelle elle-même n’éclôt-elle pas à notre conscience à partir d’une rupture dans le déroulement quotidien de nos pensées, désirs, activités ? Comme Abraham et d’innombrables croyants à sa suite, elle nous met à l’écoute d’une parole qui fait renaître à une vie plus libre, plus vraie, plus féconde.
 

La foi comme rupture


Si les ruptures qui viennent briser le cours de notre vie peuvent conduire à un approfondissement de la foi et même à une conver­sion, à un retour à Dieu – la parabole du « fils prodigue » (Lc 15,11-32) en dessine certainement un modèle –, elles nous remettent d’abord en mémoire que la vie spirituelle se construit sur une rupture.
 
La décision de croire

La décision de croire ou de vivre vraiment à la lumière de l’Évangile instaure en effet une rupture avec ce qui l’a précédée : l’environnement immédiat, les habitudes forgées, les réactions, sentiments, opinions liés à la culture, au groupe social, à l’éduca­tion… Paul appelle ainsi « chair » ce qui en nous n’est pas encore mis en relation avec l’Évangile et manifeste de l’incohérence avec la foi proclamée.
Ignace a expérimenté cela dans les temps qui suivirent sa conver­sion, et le Récit autobiographique rapporte quelques scènes assez savoureuses de sa progression spirituelle. Ainsi l’épisode de la rencontre avec le Maure qui prononce à l’égard de Marie des propos blasphémateurs. Ignace en est révolté : sa culture, son tempérament, sa fierté, sa compréhension de la foi, toute sa « chair » en un mot, font naître en lui le désir de laver l’affront fait à Marie et d’en châ­tier l’auteur. Mais aussitôt lui vient une question sur le bien-fondé de sa réaction : est-elle vraiment le fruit de l’Esprit qui l’habite et le guide vers une vie plus évangélique et donnée à Dieu ? Dans l’incer­titude, il abandonne la décision au tracé des routes, ce qui sauve le Maure. Plus tard, à Manrèse, il lui faudra encore renoncer, non s...
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