Jean Tonglet Mouvement ADT Quart Monde, Rome.
 
Qui sont les pauvres et d’où vient leur pauvreté ? Vaste question, à laquelle il est difficile de répondre une fois pour toutes, tant les situations évoluent au rythme des changements que traversent nos sociétés. La conjoncture, qu’elle soit politique, économique, sociale, a, bien évidemment, une influence sur la vie des plus pauvres, sur les formes que prend leur exclusion. C’est là sans doute une des raisons qui pousse nos sociétés, de manière très régulière, à parler, tous les dix ans, de « nouvelle(s) pauvreté(s) ».
 

Nouveaux pauvres ?

Une simple recherche dans les archives de la presse nationale du siècle dernier nous permettrait de retrouver, à intervalles réguliers, des articles parlant de cette « nouvelle pauvreté », souvent présentée comme totalement distincte de la pauvreté d’antan. Ces « nouveaux pauvres » semblent en effet dotés de caractéristiques différentes de la pauvreté traditionnelle et relever dès lors d’autres politiques, d’autres mesures. Une telle distinction entre les soidisant « nouveaux » pauvres et les pauvres dits « traditionnels » nous semble peu fondée : il y a entre les formes anciennes et les formes nouvelles de précarité économique et sociale plus de continuité que de rupture. Mais, plus grave encore, cette distinction entre les nouveaux pauvres (qui méritent toute notre attention, notre prévention et notre mobilisation) et les pauvres traditionnels (avec lesquels on aurait déjà tout tenté, tout essayé, et « en vain », bien entendu) nous fait courir le risque d’abandonner définitivement ces derniers à des dispositifs marginaux, leur garantissant au mieux la survie, sans espoir d’améliorer un jour leur situation ni d’accéder aux droits reconnus à l’ensemble des citoyens. Distinguer nouveaux pauvres et pauvres traditionnels, ne serait-ce pas, finalement, redonner vigueur à la tentation séculaire de distinguer « bons » et « mauvais » pauvres, pauvres dignes d’être aidés et pauvres indignes de l’être ? Si nous parlons de « nouveaux pauvres », comme l’affirmait il y a quelques années le directeur de la Caritas italienne, n’est-ce pas parce que nous avons fermé les yeux pendant des décennies sur la pauvreté persistante, aveuglés par une foi infondée en la croissance économique, laquelle viendrait naturellement à bout de ce fléau ? La pauvreté ne serait donc nouvelle qu’aux yeux de ceux qui la redécouvrent brutalement à l’occasion d’une crise économique, d’un épisode climatique ou d’une autre mutation conjoncturelle. Dans l’histoire récente de la France, comment ne pas évoquer le rôle joué en 1954 d’abord, en 1985 ensuite, par des conditions climatiques particulièrement dures dans la redécouverte d’une pauvreté oubliée mais qui n’avait disparu que de notre champ visuel ? Prise de court par un hiver particulièrement rigoureux en 1985, la France a traité alors la pauvreté comme une urgence, une catastrophe naturelle, en ouvrant des abris nocturnes, en créant les Restaurants du Coeur et les Banques alimentaires. L’opinion publique a sans aucun doute été d’autant plus sensible à cette situation qu’elle atteignait des personnes qui autrefois se considéraient à l’abri d’une telle évolution. Mais celles et ceux qui depuis des décennies connaissaient la situation savaient bien que cette pauvreté qui touchait de nouvelles victimes n’était pas nouvelle, même si elle prenait parfois des formes différentes. Face à cette situation, le Conseil économique et social confia au P. Joseph Wresinski, le soin de préparer un rapport, présenté en février 1987, sur Grande pauvreté et précarité économique et sociale. Un des mérites de ce rapport fut de proposer une définition de la grande pauvreté et de la précarité économique et sociale 1 qui, tournant le dos à une distinction entre les pauvres traditionnels (la grande pauvreté) et les nouveaux pauvres (la précarité économique et sociale), cherchait au contraire à manifester la continuité entre ces deux états et appelait à « réunir des instruments pour mieux combattre les différentes formes de précarité à divers degrés de l’échelle sociale où elles risquent de se manifester. En mettant d’emblée l’accent là où les situations apparaissent les plus difficiles à résoudre, nous contribuerons à éviter la tendance assez habituelle de “faire droit” aux seules revendications des populations capables de s’organiser pour les faire reconnaître, abandonnant les autres à des dispositifs d’urgence marginalisants, lorsqu’ils deviennent durables ».
 

L’éclatement familial

La pauvreté ne vit pas hors du temps, hors contexte, hors conjoncture. Elle connaît des mutations liées aux changements de fond de nos sociétés. L’un de ses changements est sans aucun doute la fragilisation du lien familial. Sans surestimer la solidité de ce lien dans les générations précédentes, force nous est de constater que l’éclatement des familles est aujourd’hui une réalité prégnante dans tous les milieux. L’augmentation des divorces et des séparations est mesurable. La multiplication de familles dites « monoparentales » est indéniable. De nombreuses femmes, mais aussi quelquefois des hommes, se retrouvent seuls, sans conjoint, à élever un ou plusieurs enfants, avec un revenu insuffisant, qui leur interdit parfois l’accès à un logement autonome. On les retrouve alors dans des maisons maternelles, accueillant mères et enfants en bas âge, dans des hôtels loués par leur municipalité, dans des squats, des terrains de camping, des voitures, ou alors hébergées par un de leurs propres parents dans des conditions de promiscuité souvent insupportables à long terme. Et quand les enfants grandissent, qu’ils n’ont plus l’âge pour séjourner avec leur mère, il n’est pas rare que la seule solution proposée soit leur placement en institution ou en famille d’accueil, avec tous les traumatismes que génère ce genre de traitement, quelle que soit la bonne volonté des intervenants sociaux.

Parents courageux et désespérés

Là encore, il convient de s’interroger : ce phénomène, qui a sans doute pris de l’ampleur du fait des crises économiques et sociales, culturelles et morales que nous traversons, est-il vraiment nouveau ? Les familles les plus pauvres n’ont-elles pas toujours été en péril, en sursis, au bord de l’éclatement ? Le P. Joseph Wresinski lui-même, né en 1917, dans une famille dont les deux parents, polonais, et espagnol, avaient des convictions catholiques affirmées et enracinées, n’a-t-il pas dû assister, avec son frère aîné et ses cadets, à la dislocation de sa famille, au départ vers la Sarre, puis vers la Pologne, de son père, rongé par la honte de ne pouvoir, faute de travail, offrir à son épouse et à ses quatre enfants ce dont ils avaient besoin et qu’il aurait tellement souhaité leur offrir ? N’est-ce pas ce que vivent aujourd’hui, et ce qu’ont vécu au cours des siècles, tant de pères de famille, obligés de partir loin de chez eux pour essayer de trouver un travail et des ressources ? Nous avons vu ces pères et nous les voyons aujourd’hui sous toutes les latitudes : en Europe, en Asie, en Afrique, aux Amériques… Pères courageux et désespérés, souvent mal considérés, jugés coupables d’avoir abandonné leur famille. Mais l’éclatement de la famille concerne aussi les enfants à partir d’un certain âge. Dès qu’ils sont en mesure de se procurer par leurs propres moyens de quoi subvenir à leurs besoins et à ceux de leur famille, combien sont obligés de quitter leur village, à partir vers la ville, dans l’espoir d’en revenir un jour avec de quoi assurer un avenir à ceux qu’ils aiment. Combien y sont poussés par leurs propres parents, désespérés de ne pouvoir leur assurer un avenir. Comme dans le film Va, vis et deviens (2004), où cette maman éthiopienne confie son enfant à des inconnus pour lui ouvrir les portes d’une vie meilleure. L’éclatement de la famille est une menace qui pèse et a toujours pesé sur les plus pauvres. Ils s’efforcent désespérément d’y résister, conscients du fait que, si la famille s’effondre, plus aucun espoir n’est possible. Nos institutions politiques et civiles ne sont pas souvent à leurs côtés dans ce combat. À Rome, en février 2011, après la mort par le feu de deux enfants roms suite à un incendie provoqué par un appareil de chauffage, la municipalité, appuyée par le gouvernement national, en particulier le Ministère de l’Intérieur, a décrété un plan d’urgence, dont l’application a été confiée à un préfet doté de pouvoirs exceptionnels. Il s’agissait, au nom de la sécurité, et notamment de celle des enfants, de mettre fin à l’existence des campements illégaux et insalubres, vu le danger qu’ils représentent pour les intéressés. Je ne m’étendrai pas ici sur les difficultés sans nom qui ont empêché ce plan de relogement d’aboutir à des résultats convaincants. Chaque fois qu’un terrain était identifié pour accueillir un futur campement régulier, la mobilisation des riverains a fait capoter le projet. Mais il y a plus grave encore. Cet été, à l’occasion d’une recherche conduite par une université romaine, les habitants de plusieurs camps ont eu l’occasion de présenter aux chercheurs un document que la police municipale leur avait fait signer et par lequel ils déclaraient accepter le relogement qui leur serait proposé ; à défaut, ils s’exposaient à ce que la municipalité saisisse les services compétents pour assurer la protection des enfants mineurs en les plaçant dans une institution ou une famille d’accueil. De telles mesures sont-elles exceptionnelles ? Peut-être, mais l’existence d’autres situations analogues nous pousse à dire qu’elles ne le sont pas tant que cela et que, par rapport aux familles les plus pauvres, l’éclatement possible de la famille, loin d’être combattu et vu comme une perte, est parfois encouragé et perçu comme une chance. Il convient en tout cas de rester vigilants.

Le chômage comme seul horizon

Le chômage persistant, qui prend un caractère chronique, est aussi une réalité qui fragilise les populations les plus pauvres. Plus le chômage s’étend dans l’ensemble d’une région ou du pays, plus il atteint les travailleurs les moins qualifiés qui perdent toute chance de se réinsérer un jour sur le marché du travail. Nous connaissons ainsi, dans les périphéries de nos villes, des quartiers où vivent des familles dont les enfants n’ont jamais vu leurs parents occuper de manière durable un véritable emploi, pas plus d’ailleurs que leurs voisins de cage d’escalier. Ces situations existaient déjà il y a plusieurs années, mais elles n’ont fait que s’accroître avec la crise économique.
 

Refuser de se taire, rompre le silence

Face à de telles situations, loin de sombrer dans la résignation et la fatalité, les personnes qui vivent dans la grande pauvreté affirment au contraire leur volonté de parler. « Celui qui reste silencieux ne reçoit pas justice : on ne peut plus se taire et il faut laisser parler ceux qui savent », disait, le 26 janvier dernier à l’Unesco, une déléguée du Pérou, en prenant la parole dans un colloque consacré à la violence faite aux pauvres. Laisser parler ceux qui savent, c’est entrer enfin dans cette démarche qui fut, sa vie durant, celle du P. Joseph Wresinski : faire place au savoir de vie et d’expérience des pauvres, se mettre vraiment à leur école, à leur écoute, croiser leur savoir avec celui des femmes et des hommes d’action comme avec le savoir universitaire, afin que nous puissions chercher et trouver ensemble les réponses au défi de la grande pauvreté. C’est ce que le P. Wresinski affirmait déjà, en novembre 1977, lors d’un rassemblement à la Mutualité, à l’occasion du vingtième anniversaire de la fondation du Mouvement : « Nous ne pouvons apporter de grand savoir, nous ne pouvons apporter ni or, ni argent, mais nous avons ce que les autres n’ont pas et qu’ils doivent connaître : c’est notre expérience, notre expérience de l’exclusion. Mieux que tout autre, nous savons réellement ce qu’est la liberté, nous qui avons toujours vécu sous la tutelle et la dépendance d’autrui. L’égalité, nous en connaissons le manque, nous qui sommes traités en inférieurs, en parasites inutiles. L’honneur d’être homme, nous en connaissons le prix, nous qui supportons le poids du mépris. Nous avons expérimenté tout ce qui humilie et fait souffrir un homme, une famille, un milieu, et si nous rejoignons d’autres combats, ce sera pour les rendre attentifs à ceux qui sont au dernier degré de la souffrance, de l’écrasement, du malheur, de la désespérance. »
 
 1. La précarité est l’absence d’une ou plusieurs des sécurités permettant aux personnes et familles d’assumer leurs responsabilités élémentaires et de jouir de leurs droits fondamentaux. L’insécurité qui en résulte peut être plus ou moins étendue et avoir des conséquences plus ou moins graves et définitives. Elle conduit à la grande pauvreté quand elle affecte plusieurs domaines de l’existence, qu’elle tend à se prolonger dans le temps, qu’elle compromet gravement les chances de reconquérir ses droits et de réassumer ses responsabilités par soi-même dans un avenir prévisible.