Lorsque j'ai accepté la demande du Foyer de charité de Roquefort-les-Pins dans les Alpes maritimes, ma seule, mais longue expérience de retraites spirituelles était fondée sur les Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola. C'est à partir de là que j'ai tenté de bâtir une proposition de retraite intégrant le visionnage de films.
J'ai choisi « Vivre » comme thème de ce premier parcours. M'inspirant de la structure en quatre semaines des Exercices, j'ai retenu un film permettant d'ouvrir notre regard sur la vie qui nous est donnée. Puis un autre pour prendre la mesure du mal qui empêche la vie. Le troisième jour, un film nous mettait en présence d'une figure christique. Et ainsi pour Passion et Résurrection.
C'était peut-être artificiel mais cela me rassurait et j'ai ainsi tenté une première expérience. Les retraitants (très divers en âges et en conditions, comme dans tout Foyer de charité) y ont trouvé du fruit. Depuis, chaque année, une retraite a été programmée avec un thème différent. Et d'autres centres spirituels ont fait à leur tour cette proposition. Elle a été aussi modulée en week-ends. Cela représente sans doute une petite centaine d'expériences.
Ce qui m'a fait accepter de tenter l'aventure d'une « retraite cinéma », c'est l'importance qu'Ignace accorde dans le livret des Exercices spirituels (ES) à la composition de lieu, à la mise en action des personnages, à l'application des sens pour aller à la rencontre de Dieu.
Dans le livret des Exercices, Ignace agit comme un metteur en scène. Il propose d'abord de se remémorer l'histoire, on pourrait dire de créer le scénario. Puis nous sommes invités à concevoir le décor dans lequel va se dérouler l'action. Ainsi pour la contemplation de la Nativité (ES 112) : « Considérer le chemin, apprécier sa longueur et son tracé, tantôt facile, tantôt difficile, tel qu'il se présente. Explorer aussi le lieu de la Nativité, semblable à une grotte : large ou étroit, plat ou élevé, confortable ou non. » Et, dans ce décor, nous devons placer les acteurs du récit et les faire évoluer. Bien plus, nous pouvons être nous-mêmes acteurs, entrer dans l'action, nous y avons notre place, nous sommes un acteur parmi les autres. Nous nous retrouvons « réalisateurs ». Assurément, si Ignace était né au XXe siècle, il aurait reconnu le cinéma comme un chemin d'expérience spirituelle.
Cependant, cela ne cesse pas de m'étonner. D'où vient chez saint Ignace cet intérêt pour la mise en scène et l'application des sens ? Sans doute de Ludolphe le Chartreux. Ce moine du XIVe siècle avait écrit une Vita Christi dont nous savons qu'elle fut l'un des deux livres de chevet d'Ignace convalescent dans la Casa Torre de Loyola. Celui-ci écrivait dans l'introduction de son ouvrage : « Approchez-vous, mes frères, avec un cœur recueilli… Aidez Joseph dans les soins qu'il prit de Marie et de Jésus à Bethléem… Écoutez Jésus, voyez-le marcher, voyez-le s'asseoir… Qu'ensuite votre imagination vous représente cette terre bénie illustrée de tant de prodiges… Voici la grotte de Bethléem, la pauvre maison de Nazareth… » Nous entendons là une implication de tous nos sens. Il nous faut marcher, nous asseoir, toucher, écouter, nous rendre proches. Nul doute qu'Ignace, dès ses premières expériences de Loyola à Manresa, a mis en œuvre ces conseils et en a goûté les fruits de conversion. Et nous pouvons dire que le livret des Exercices en est le résultat.
Ainsi, dès la première semaine au numéro 65 des Exercices, il propose une « contemplation de l'Enfer » qui met en œuvre les cinq sens : regarder, écouter, sentir, goûter et toucher. Ce qu'il reprendra dans la contemplation de la Nativité et dans toutes les contemplations de la vie de Jésus. Avec mes yeux, mes oreilles, mon toucher… C'est tout mon être qui est sollicité. Et cette proposition conduit à « donner chair » aux récits de la Bible, à faire de Jésus un « homme au milieu des hommes ».
Lors de « Semaines de prière accompagnée », j'ai toujours été émerveillée de voir la joie de personnes, parfois âgées, qui expérimentaient pour la première fois cette manière de prier et découvraient le Christ comme un vivant, un être de chair et de sang, Dieu fait chair. Dans le même temps, ce chemin vient éveiller nos émotions, nous permettre de les nommer et d'ouvrir un chemin de discernement.
Nous savons bien que le cinéma, lui aussi, sollicite tous nos sens et peut nous émouvoir profondément. Déjà, l'affiche publicitaire qui nous donne à voir en plein été un verre de bière couvert de fines gouttelettes de condensation avive en nous la sensation de soif ; et les subtiles pubs de parfum bien au-delà de l'odorat éveillent nos fantasmes. A fortiori l'image animée.
Même si, dans leur esprit, beaucoup de femmes et d'hommes considèrent le cinéma comme un divertissement, même si une grande partie de la production cinématographique est conçue comme tel, nous savons bien que de nombreux réalisateurs, depuis l'invention de l'image animée, ont créé des œuvres pleines de sens. « La mystique et le cinématographe ont comme vocation la connaissance de ce qui est caché dans le visible », écrit Eugène Green, un réalisateur singulier2.
Celui ou celle qui vient « faire retraite » arrive avec ses attentes, ses difficultés, ses espérances… avec son désir profond qu'il ne lui est pas facile de nommer. Pourtant, tenter de mettre des mots sur ce qui nous habite en début de parcours est capital. Il faut laisser venir à la conscience ses émotions et ses questionnements. Il faut du silence.
Une « retraite cinéma » vient opérer différemment mais produit le même fruit. Le film projeté m'arrache à mes préoccupations en m'ouvrant à d'autres personnages, d'autres univers que les miens. Jean Collet écrit : « La dimension spirituelle du cinéma, c'est d'abord l'ouverture à l'autre. Œuvrer, ça veut dire “ouvrir” s'ouvrir à l'autre, éprouver le désir d'une relation avec l'autre3. » Cette ouverture et ce décentrement m'offrent un espace, un creux qui va me permettre d'accueillir l'inconnu là où j'étais refermé sur moi-même.
Quelque chose de nouveau peut éclore car l'image invite à la projection au sens psychologique et fait sourdre de notre cœur profond des affects oubliés. Et cette ouverture à l'autre me met aussi à l'écoute de l'Autre qui peut « entrer à l'improviste ».
« J'ai découvert que le cinéma, comme la littérature, est un bon vecteur pour aller puiser au fond de soi-même, à condition d'être bien accompagnée », dit Véronique5. Et Danielle : « L'essentiel pour moi est dans la dynamique qui s'installe entre le monde que nous “voyons” au travers des films que nous visionnons et la parole qui s'élabore en chacun de nous, puis que nous allons échanger : alors naît la découverte d'autres points de vue, l'ajout de nuances ou de différences non perçues, un riche dialogue vivant ! Et l'on en sort à la juste distance du monde, réajusté à l'intérieur, pour faire face, sans y être noyé. Merci6. »
L'accompagnement proposé, comme en toute retraite ignatienne, fait que celui qui écoute devient témoin de ce travail intérieur et révélateur.
Dans les Exercices de saint Ignace, la contemplation de l'Incarnation tient une place singulière.
Très vite, le cinéma a trouvé le chemin de tous les pays et de toutes les cultures et il a créé des ponts entre elles. Par lui nous avons découvert des mondes ignorés, pas seulement de l'extérieur, en surface, mais par le cœur et les sentiments. Et, en retour, le cinéma a contribué à une « mondialisation » parce que, dit Jean Collet, les films des grands réalisateurs « touchent le spectateur à une profondeur, qui n'est certes pas celle de la raison, mais celle de l'esprit humain incarné, de l'esprit comme mystère sans fin, sans fond8 ».
Et c'est bien à ce niveau que nous contemplons les pauvres pécheurs du Jutland que nous découvre Le Festin de Babette de Gabriel Axel (1987), les Japonaises de Senses de Ry?suke Hamaguchi (2015), les Soudanais de Goodbye Julia de Mohamed Kordofani (2023), les Iraniens d'Un simple accident de Jafar Panahi (2025), les Américains d'Alexander Payne, des frères Joel et Ethan Coen ou de Clint Eastwood…
Tant d'occasions de contempler cette humanité que regardent les trois personnes de la Trinité. Ces femmes et ces hommes avec lesquels nous pouvons être en guerre et qui cependant sont nos frères et nos sœurs en humanité. Tant d'occasions de contempler le mystère sans fond de notre humanité et de prendre la mesure du don de Dieu en Jésus Christ. Occasion aussi d'intercéder pour ce monde en souffrance. « Élargis l'espace de ta tente » (Is 54, 2) : cette invitation peut prendre le chemin des salles obscures.
La méditation des deux étendards qui suit les premières contemplations dans le livret d'Ignace met en scène le combat spirituel. Si nous doutons de son existence ou de sa force, le cinéma nous fournit toutes les raisons de sortir de ce doute.
Un film (parmi bien d'autres) peut donner une singulière épaisseur à cette méditation. Il s'agit de Nostalgia9. Le film se déroule à Naples et nous raconte l'histoire d'Oreste – chef du clan le plus violent de la Camorra10 – et de Don Luigi, un prêtre en lutte contre elle. Tout au long du film, de nombreux plans fugitifs nous montrent des fenêtres entrouvertes, derrière lesquelles apparaît un visage au regard observateur. À chaque détour des rues escarpées, quelqu'un monte la garde derrière un grillage, sans doute est-il armé. C'est comme un immense filet qui recouvre le quartier et Oreste surveille tout au centre de sa toile.
En face, Don Luigi, avec courage, joue l'ouverture : la porte de son église est grande ouverte, il accueille les jeunes, il célèbre, sans protection, sur la place de l'église, pour un jeune assassiné par les sbires d'Oreste. Camp de l'ennemi et camp du vrai chef…
Nous nous trouvons au cœur du combat entre le bien et le mal. Il prend chair, nous le voyons à l'œuvre, nous éprouvons l'enfermement qu'il nous fait subir. Il nous invite à choisir notre camp. Il dit aussi que c'est un combat à la vie à la mort, qu'il peut conduire à la croix.
Un autre film nous dit comment agit le « vrai chef » qui est le Christ. Il s'agit de Roubaix, une lumière11.
Une nuit de Noël, le commissaire Daoud, chef de la police locale, sillonne la ville qui l'a vu grandir. Voitures brûlées, altercations… Il va enquêter sur le meurtre d'une vieille femme. Deux jeunes femmes, voisines de la victime, Claude et Marie, sont arrêtées et interrogées. Elles sont toxicomanes, alcooliques, amoureuses… Les interrogatoires de Daoud sont calmes, posés, sans aucune agressivité. Il fait cheminer chacune vers sa vérité. « Je ne me bats pas pour t'enfoncer, dit-il à Claude, je me bats pour la vérité… Il faut que tu nous dises la vérité. Tu vas te sentir bien mieux après. » Il a fait sienne la parole de l'évangile de Jean : « La vérité vous rendra libres » (Jn 8, 32).
Nous sommes profondément touchés par cet « accouchement » de la vérité qui libère chacune sans nier la gravité de leurs actes, dont elles vont payer le prix, mais en ayant accédé à leur vérité. « Le film Roubaix, une lumière d'Arnaud Despleschin a représenté un véritable déclic, me permettant d'identifier certains blocages dans ma vie spirituelle. Dans cette fiction, le personnage de Daoud… pose un regard d'espérance sur l'autre. Ce regard d'amour, c'est celui que Jésus Christ porte sur chacun de nous et qui nous fait tous grandir », écrit Jean-François Stellio12, à la fin d'une retraite.
Ces films ouvrent nos yeux pour qu'ils contemplent dans la vie de tous les jours Dieu qui agit dans le cœur de l'homme, modestement, silencieusement, avec la tendresse qu'avait Jésus Christ pour les hommes et les femmes de son temps.
« Le cinéma doit faire avec le quotidien, il doit y trouver sa grandeur, sa noblesse, son ouverture vers l'ailleurs et le mystère. Trouver la beauté dans le rien… Le cinéma s'ouvre à l'esprit dans la plus humble réalité temporelle13… » Notre vie spirituelle a beaucoup à gagner à la fréquentation des cinémas.