À 18 ans, l'auteur – aujourd'hui dominicain – a fait une expérience bouleversante de Dieu, il pose ici la question de la pertinence du récit de conversion. Que faut-il raconter ? Que peut-on dire de nos aventures intérieures les plus intimes ? Pour quel bien collectif ?

Mon premier réflexe a été de ne rien raconter à personne. C'était un réflexe de survie. Je ne voulais pas qu'on me prenne pour un fou. Dieu venait d'entrer dans ma vie (dans ma chambre, pour être plus précis) et je lui avais dit oui, j'avais plongé en lui, sans savoir ce qui allait se passer. À 18 ans, je savais que j'étais en train de vivre ce qui m'arrivait de plus réel depuis ma naissance, mais je sentais qu'il fallait que je n'en dise absolument rien et à personne, pour ne pas qu'on me prenne pour un fou. Non pas que je craignisse moi-même d'être fou. Au contraire, de là où je me tenais désormais, dans le puits sans fond où j'avais plongé, je voyais les choses avec infiniment plus de lucidité qu'avant. Je ne craignais pas d'être fou, mais qu'on croie que je le fusse devenu. Était-ce de la vanité ? Ou simplement un manque total de culture générale en mystique et en vie spirituelle ? Manquais-je de confiance en l'aumônier et en sa capacité à comprendre ce qui m'arrivait ? Était-ce les mots qui me manquaient ? Un peu tout à la fois, c'est trop évident. Le fait est que je n'ai jamais raconté à personne ce qui s'est passé ce jour-là dans ma chambre à l'internat. J'ai seulement dit à l'aumônier, le soir même, que je voulais devenir moine. Comme ça, du jour au lendemain.

Une conversion sans récit

Il m'a accompagné comme il a pu, sans que je lui donne aucun élément très personnel, et il m'a orienté vers les dominicains. Les extases continuant et augmentant en intensité au fil des mois (mais je ne connaissais pas encore le mot), je tenais ferme ma ligne de conduite et je n'en parlai à personne. Même lors de mon premier séjour au couvent de Strasbourg et de ma rencontre avec le maître des novices, auquel j'ai servi le même récit un peu vague qu'à l'aumônier de la classe préparatoire : « J'aime Jésus, je veux lui donner ma vie, je veux servir les autres. » Même avec le frère dominicain qui m'a été assigné pour m'accompagner vers le noviciat. Mon inculture et ma vanité n'étaient pas encore suffisamment ébranlées par mes expériences mystiques.

À quelques semaines de l'entrée au noviciat, quatre années plus tard, j'ai enfin eu quelques scrupules et je me souviens très bien avoir dit au frère référent que j'avais menti sur mes motivations profondes pour entrer au couve...

La lecture de cet article est réservée aux abonnés.
COMMENTAIRES
Vous devez être connecté pour poster des commentaires.