Prier à l’est du Tchad, est-ce bien différent que de prier dans un coin de banlieue parisienne, de Normandie ou dans une tour de Manhattan ? En effet, quel que soit le lieu où l’on se trouve, la prière est une aventure qui saisit l’existence, elle est ce lieu d’affrontement interne entre l’être qui veut se suffire à lui-même et qui cède, ou tente de céder, le pas à cet autre soi-même humble et écoutant au plus profond de lui-même ce qui n’est pas lui. Se mettre à l’écoute de cet Autrui enfoui dans le silence, caché obscurément derrière les mille plis et replis de la pensée, des sentiments, des combats intérieurs, voilà ce qui se propose à celui, à celle qui prie, en tous lieux de ce monde. 


La place du contexte 

Certes, les contextes de vie ne sont pas étrangers à cette démarche : c’est toujours dans un lieu et en un temps précis que quelqu’un prie ; et où qu’il soit, ses pieds, ses genoux, son séant touchent le sol d’une terre identifiable, que ce soit par le géographe ou par google map. Cette inscription dans le temps et l’espace atteste qu’il n’y a pas plus de prière en général qu’il n’existerait une humanité en général, et qu’il s’agit toujours d’une démarche unique et non reproductible. Et c’est toujours au milieu de ses préoccupations, de ses relations, des images qui composent son univers particulier que la prière s’invite chez quelqu’un, fût-il ermite dans le désert. Ainsi, prier dans un coin de campagne dépouillé ou dans le métro, prier quand on est malade ou à l’aube d’une vie prometteuse, prier au milieu d’un trop plein d’activités ou dans une profonde solitude revêtent des accents différents. Ajoutons à cet inventaire le paramètre religieux. Prie-t-on de la même façon le Dieu de Jésus Christ, celui de Krishna ou celui de Mahomet ?
Entre la démarche universelle que requiert la prière et la part du contexte, qu’en est-il finalement de cette expérience jamais acquise, toujours nouvelle ?


Formes de la prière musulmane

Pour illustrer notre propos, je vous propose de faire un détour par un coin de l’est du Tchad, au cœur d’une petite cité de vingt mille habitants sise à une centaine de kilomètres du Soudan, où je viens de terminer un séjour de deux années. Goz Beida, ville rurale du peuple Dadjo, est marquée depuis plusieurs siècles par un islam traditionnel très socialisé, encore peu atteinte par la modernité occidentale. L’électricité, en dehors des groupes électrogènes, et le goudron y sont inconnus. On y vit au rythme des ânes, qui sont les principaux transporteurs des hommes et des biens. Les Dadjos forment un peuple très attachant, notamment par son art de l’accueil inconditionnel, qu’il emprunte à ses racines africaine et sahélienne. Les habitants de Goz Beida sont des priants, tout ici tend à le manifester. À l’appel des divers rendez-vous scandés par le muezzin, on interrompt ses occupations, quelles qu’elles soient, et l’on trouve un peu d’eau pour ses ablutions, y compris le voyageu...
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