Pedro n’a jamais été célèbre. Il ne savait même pas ce que cela pouvait signifier. Il est né, a vécu et a quitté ce monde, pauvre de tout bien matériel, en ayant travaillé toute sa vie à couper la canne à sucre sous un soleil de plomb pour ne rapporter jamais davantage que sa propre subsistance, au jour le jour. Quand je l’ai connu, Pedro était déjà un homme usé, très usé. Grand et sec, le visage ciselé par la rudesse de la vie, il était beau, étonnamment beau. Beau par la pureté de ses traits, la clarté de son regard et la finesse étonnante de ses mains de travailleur. Beau, aussi et surtout, par l’intensité de la bonté qui émanait de lui.
Pedro posait un regard tendre sur les mouvements du coeur humain. Chaque jour, après le repas du soir, il se tenait devant la porte de sa cahutte, vêtu d’un long poncho marron et beige, les pieds chaussés de sandales faites dans un cuir épais et inusable. Assis, les jambes croisées, la cigarette dans une main et le verre de thé à la cannelle dans l’autre, il « contemplait le soir » et attendait ceux et celles qui auraient besoin de lui.
Ces moments-là étaient tout simples, comme lui. Lui qui n’avait jamais connu autre chose que quelques kilomètres carrés d’une terre sans grande ville, lui qui ne savait ni lire ni écrire était pourtant un savant des choses de la vie.
Il appartenait à la race de ceux qui avaient compris l’essentiel d’une existence humaine et qui en vivaient. Il savait ce que souffrir signifiait, lui dont la femme et les deux enfants avaient péri dans un même accident, trente ans auparavant. Sa voix tremblait un peu quand il murmurait que cet événement avait été rude, très rude, mais que la force de l’amour de Dieu l’avait maintenu vivant. Le soir, de temps en temps, comme on distille un parfum de prix, il parlait de la vie et de l’amour : « Le plus important dans la vie, c’est apprendre à ne pas se lasser d’aimer. Au début d’une existence, on est ardent, on veut tout. Puis les années passent et on s’aperçoit que l’amour est une chose qui fait beaucoup souffrir et on a la tentation de devenir méchant pour se venger de ce que la vie n’a pas voulu nous donner. C’est là qu’il faut faire attention ! Il faut garder intacte sa capacité à désirer la tendresse. Regardez la nature, c’est elle qui nous enseigne et qui nous y aide. »
Tandis qu’il parlait, la fumée de sa cigarette lui faisait fermer les yeux, lui donnant, alors, le visage de quelqu’un qui prie : « Pour moi, quand je regarde la nature, je regarde Dieu. Oui, en apprenant de la nature, j’apprends de Dieu. Dieu et la nature, c’est identique. La nature me dit qu’il faut du temps pour que les choses mûrissent et que tout recommence toujours parce que la vie est la plus forte. Aimer, c’est cela, non ? Croire que la vie est la plus forte et que cela vaut la peine de se battre pour elle, quoi qu’il arrive. Quand je regarde un être humain, je devrais y voir Dieu aussi, mais c’est plus difficile p...
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