Notre existence s'abreuve en Dieu et dans l'autre comme à une même source. Ainsi, le bien commun est-il une œuvre commune où chacun apprend que l'autre est indispensable. La vie bonne se cherche avec et pour d'autres.

À première vue, cyniques exceptés, la notion de bien commun paraît faire l'accord des consciences : les hommes et femmes de bonne volonté donnent leur assentiment. Le concept est large. C'est un ensemble mouvant et tonique dans lequel on retrouve les louables intentions de partage, de solidarité, d'attention à tous ; où l'on acquiesce en son for intérieur à des propositions telles que : « faire une place à chacun », « jouer collectif », « penser l'avenir »… Plusieurs orientations puissantes convergent dans ce concept rassembleur, suscitant une bonne effervescence de l'esprit.

Les choses se compliquent dès que le bien commun est mis à l'épreuve, dès que des décisions sont à l'œuvre ou doivent être discutées et que chaque individu ou chaque groupe se trouve impliqué. On sort alors du domaine des idées, pour entrer dans celui des émotions. Car le bien commun entre forcément en concurrence avec certains intérêts particuliers, façons de faire, modes de vie, avantages acquis considérés comme des droits, limitations qui paraissent impossibles : bref, « ça » résiste. Atteinte à mes frontières, à ce que je suis habitué à faire, atteinte peut-être même à ce que je suis, à ce que nous sommes. Ce ne sont plus les idées qui parlent, c'est la sensibilité, or on sait qu'elle peut être rétive. Au fond, le bien commun serait une bonne idée, tant qu'on la tient à distance.

Plus grave encore, le bien commun peut être une véritable pierre d'achoppement pour tous ceux qui se sentent exclus de l'attention collective, ignorés, méprisés, humiliés, comme effacés du paysage social. Comment pourrait-on croire au souci d'un bien commun dans une société qui ne vous accorde aucune reconnaissance, dans laquelle on se sent victime de discrimination, d'injustice chronique, dans laquelle on survit, invisible et sans voix1. Si l'on se sent à part dans une société par ailleurs bien intégrée, comment imaginer le « commun » et plus encore « le bien commun » ? Ne verra-t-on pas là un souci de nantis, réservé à ceux qui ont à la fois le savoir et le pouvoir, la sécurité de l'avenir, la capacité de se faire entendre, de s'ouvrir des espaces, de trouver leur place ? On comprend alors que la seule évocation du bien commun puisse susci...


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