Remi de Maindreville s.j.  
 
Les pauvres nous gênent, moins pour des raisons sécuritaires hautement invoquées, que parce qu’ils nous renvoient à notre peur intime de déchoir, de tomber nous aussi dans une pauvreté inacceptable à nos yeux. Ils nous renvoient à cette part de nous-même qui échappe à notre maîtrise et qui pourrait, qui sait, nous entraîner un jour vers une vie et une mort indignes. Ils réveillent ce qui en nous est faible et pauvre, et qui parfois nous fait honte, car il arrive que cette part de nous-même non seulement nous échappe, mais nous submerge, nous attache, voire nous gouverne. Parmi d’autres habitudes, la dépendance à l’alcool est une des plus fortes qui soient.  
 

L’illusion de l’alcool ou la pauvreté cachée

Le besoin d’alcool est une pauvreté qui peut devenir une misère noire sur un plan affectif et social mais aussi matériel, tant son emprise se révèle totale. Car le propre de cette dépendance est précisément de voiler, de dénier la réalité de cette situation. Le « malade alcoolique », comme disent les Alcooliques Anonymes, ne se perçoit pas en ces termes. Au contraire : même s’il lui arrive parfois de se dire qu’il boit trop, il est convaincu qu’il peut arrêter quand il veut. Il se voit toujours maître de lui-même, alors qu’il ne peut plus se passer de la boisson qu’il absorbe. Les remarques, reproches, souffrances de l’entourage restent sans effet durable et constituent souvent une raison supplémentaire de boire. Pourtant, bien que l’on puisse avoir des prédispositions physiologiques et psychologiques, on ne naît pas alcoolique. On le devient. En prenant l’habitude, par exemple, de boire dans des situations d’inconfort ou de malaise intérieur avant telle ou telle rencontre où il faut être « bien » ou « au top »… Progressivement, le premier verre en appelle un autre, qui provoque chaleur et bienêtre, délie la langue et appelle à poursuivre. Jusqu’à l’obsession du verre sans lequel il apparaît impossible d’être « soi-même », mais dans lequel se noie très vite toute capacité d’attention, au profit d’un délire intérieur qui se manifeste sous différentes formes : de l’invective au ressassement d’un souvenir pénible, en passant par un discours sans fin qui prend à témoin ses interlocuteurs. L’alcool joue là un double rôle. Déformant la perception, il isole et grossit un aspect de la réalité. Ainsi en va-t-il lorsqu’on est exposé aux regards ou comparé à d’autres dans des relations sensibles : tout concourt à faire monter le sentiment d’agression qui renforce la soif. Entretenant des stratagèmes imaginaires, l’alcool donne alors l’illusion d’en sortir conforté. Toutes les victoires sont possibles dans cet état, et l’ivresse est une joie trompeuse qui alimente une complaisance mensongère vis-à-vis de soi-même : on est bien, tout y semble facile, voire audacieux, parce que plus rien n’est réel. L’alcool construit un monde dont le dépenda...
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