Il avait un physique de taureau. Un taureau de combat. Un toro bravo. Il avait du poil dans les oreilles, dans les narines, absolument partout. On avait toujours l’impression que la fumée lui sortait des naseaux. Il beuglait dans le bloc et tout le personnel était tétanisé. De crainte et d’admiration. Il avait des mains comme des battoirs et des doigts de fée.
Dans le service de chirurgie infantile, il était responsable de toute la partie plastique, reconstructrice et esthétique. Il partageait son prénom et son pays avec Picasso ; mais lui, il défaisait les picassos que la nature avait faits : il réalignait les yeux, redressait les bouches, suturait les lèvres, reconstruisait les mandibules manquantes, redessinant ces petits visages abîmés. Patiemment, lentement, il remettait de l’ordre et du beau. Si Dieu a fait l’homme à son image, alors il était les doigts de Dieu.
J’ai effectué dans ce service un de mes premiers stages d’externe. Le sort tombant toujours sur le plus jeune, c’est à lui que j’ai été affectée. Tétanisée de crainte et d’admiration, comme tout un chacun…
Dans les tout premiers jours, on est venu lui annoncer au bloc la naissance d’une petite fille atteinte d’une grave malformation : « Je la prends ce soir, et tu viens avec moi. »
À l’heure dite, je suis au bloc. J’y retrouve l’infirmière et le chef de clinique manifestement impressionnés par la gravité de la malformation. Je ressens leurs doutes quant au sens de cette intervention, à l’avenir de ce bébé : sa vie vaudra-t-elle d’être vécue ? La double porte s’ouvre avec fracas. Le patron est là : « Bon, on s’y met parce qu’après je dois voir le père. Et tu viens avec moi ! »
Sa journée a été longue, il est tard, il doit être crevé. Le père est là, face à lui, tassé sur sa chaise dans ce petit bureau sans âme. Et c’est aussi la Médecine qui est là.
La voix du toro s’est faite chaude et douce. Il prend son temps, il utilise des mots simples. Il dit le choix possible. Laisser faire la nature et laisser mourir ce bébé ou s’engager sur un long chemin chirurgical, incertain, difficile mais où ils ne seront pas seuls. Il sera là, à leurs côtés. Il explique. Il ne cherche pas à convaincre, il n’influence pas, il ne juge pas.
Maintenant que l’intervention d’urgence est faite, on peut prendre le temps de réfléchir. Il les reverra avec la maman quand elle pourra se déplacer. La voix apaise, les mots rassurent. Il y a des silences qui laissent le temps de pleurer.
En sortant, il me dit : « Nous devons choisir nos mots avec une prudence extrême, car ce n’est pas nous qui porterons le poids du choix qu’ils feront. Toute leur vie, ils auront à en assumer les conséquences. »
Ils ont choisi la vie. Elle s’appelle Cynthia.
 
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J’ai choisi les soins palliatifs, le pays du temps et des mots. Il m’a placée volontairemen...
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