Nos rapports avec la douceur sont ambivalents. Désirable, celle-ci réveille pourtant notre vulnérabilité. Si le Christ proclame « Heureux les doux », c'est peut-être parce qu'il faut toujours nous en convaincre.

Dire qu'on n'aime pas la douceur paraîtrait incongru. Qui lui préférerait spontanément ses opposés, la brutalité et la brusquerie, la dureté et la raideur, l'amertume et l'acidité, dont la simple évocation provoque le frisson et éveille l'inquiétude ? Nous aspirons, comme naturellement, à la douceur qui accompagne notre idée du bonheur et jusqu'à nos représentations du paradis, images de suavité, de fécondité, de beauté. Mais nous vivons dans l'orbe de la terre, sur sa croûte de glaise et de pierre : à notre altitude, le destin de la douceur paraît bien plus ambivalent.

États de douceur

Premier indice troublant : si elle aimante nos rêves et nos imaginaires, la douceur n'apparaît pas fréquemment dans nos conversations. Il y a bien les chevaux, et plus généralement les animaux impétueux, auxquels on répète « Tout doux, tout doux ! » pour dompter leurs élans. Il y a aussi les petits d'homme auxquels on conseille d'aller « plus doucement » quand ils engagent avec hésitation leurs premiers pas ou lorsque, apprentis lecteurs, ils se laissent emporter par la pente des phrases, faisant s'ébouler les mots comme autant de petits cailloux sur un chemin de montagne. L'invitation à la douceur se veut alors réponse à un trop-plein d'énergie, à une excitation excessive. Elle est invitation à la modération. Elle vient brider l'intensité. Elle paraît déjà moins attirante.

Dans les échanges du quotidien, on dira que le temps est doux si l'atmosphère est calme et la chaleur modérée. Que le vin l'est quand son niveau d'alcool et sa teneur en sucre sont élevés et qu'il montera vite à la tête, promesse de vertige mais pas forcément d'allégresse. Autant d'usages du mot qui engagent peu. Car, dans la vie sociale, on dira rarement d'une personne qu'elle est douce, comme si l'utilisation de l'adjectif devenait alors incongrue, qu'il était trop grand, peut-être trop majestueux, inadéquat en tout cas à ce que nous sommes en mesure de jauger et de juger en l'autre. Comme si, surtout, il était périlleux de l'employer mal à propos.

Dans le fil des jours de la vie commune, la douceur si désirée n'est-elle pas le plus souvent clandestine, contrainte à la discrétion ? Elle peut certes se réfugier dans les gestes du soin de la vie familiale, dans le secret des alcôves quand les amo...


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