Après Pierre Teilhard de Chardin et en compagnie de Henri de Lubac, Karl Rahner et Bernard Lonergan, Michel de Certeau est l’un des cinq jésuites les plus marquants du XXe siècle ; ceux du moins qui continuent à faire écrire sur eux dans le monde entier. Trente ans après sa disparition, son existence de jésuite, pour brève qu’elle ait été (trente-six ans), laisse une trace singulière. Ce n’est pas seulement une pensée qui s’est déposée dans son oeuvre, mais aussi, un peu comme dans le cas de Teilhard, une aventure risquée aux frontières des savoirs, des cultures et des orthodoxies. Une manière d’être, un style continuent d’appeler à des formes inédites de liberté.* 

C’est pourquoi envisager le rapport de Certeau à la spiritualité de saint Ignace invite certes à évoquer les analyses que l’historien de la spiritualité a consacrées à la doctrine de son maître à vivre, dans la revue Christus notamment. Mais cette évocation doit aussi tenter de faire droit à la manière dont la vie même de Certeau peut être considérée comme une « interprétation » de cette doctrine, au même titre que l’interprétation, par un virtuose, d’une grande partition.
 

Les accents d’une spiritualité


La note fondamentale, qui jamais ne faillit, c’est l’optimisme, tout ignatien, du regard porté sur l’homme et sur l’histoire, sur la création et sur la société, en dépit des échecs et des horreurs. Pour Ignace, l’homme n’est pas corrompu par le péché originel, comme le pensaient les luthériens et les jansénistes. Il n’est que blessé. Le monde est la demeure de Dieu. L’homme, le jésuite notamment, doit s’y sentir chez lui (« Le monde est notre maison », disait Jérôme Nadal). Il y a beaucoup à faire pour rendre la maison habitable par tout le monde. On se retrousse les manches, on n’a pas peur de salir sa soutane. Ce seront donc les collèges, les missions, les réductions du Paraguay, l’engagement dans les débats intellectuels et sociaux, etc. – quelles que soient les ambiguïtés que, plus tard, ne manqueront pas de souligner les historiens.
Grand voyageur dans l’espace et dans le temps, Certeau était marqué par « le goût de l’autre », comme il disait à propos de l’historien, par la passion de l’autre. Rien de ce qui était humain ne lui était étranger, surtout pas l’étranger, justement. Ceux qui ont pratiqué Certeau dans les multiples séminaires, formels ou informels, dans lesquels il intervenait ; les jeunes chercheurs qui ont bénéficié de son hospitalité (à l’instar de Maurice Giuliani, son premier « patron » à Christus, il s’était installé, en 1974, dans un appartement pour recevoir plus librement, plus libéralement) étaient frappés par la positivité de son regard sur l’autre, sa bienveillance, sa capacité d’écoute et de respect, sa serviabilité, la facilité avec laquelle il partageait son immense savoir. L’invention du quotidien témoigne de l’originalité de son regard sur...

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