Marie Noël, paroissienne docile et fidèle qui aura connu, dans l’Auxerre du début du XXe siècle, l’atmosphère d’un christianisme jansénisant, avoue sa peine à « faire passer – difficilement – mon chameau et ses bosses par le trou de l’aiguille bourgeoise, paroissiale ou familiale ». Dans ses Notes intimes (Stock, 1959), elle s’en explique dans une manière de parabole :

Seigneur, comme l’époux amène sa jeune épouse dans la maison qu’elle ne connaît pas et que la belle-mère gouverne, Tu m’as emmenée pour vivre avec Toi dans la maison de Mère Église.
La jeune épouse doit vivre avec sa belle-mère, et la loi de la belle-mère est souvent plus dure que celle de l’époux.
La belle-mère parfois commande plus qu’elle ne devrait, elle abuse de son âge, de son expérience, de son autorité, du respect qu’elle inspire. Et la petite bru la craint. Elle n’ose pas respirer à sa guise à côté d’elle. Mais, pour l’amour de l’époux, silencieuse, elle se soumet.
Ainsi, Seigneur, chez Mère Église je n’ose guère être moi-même. Je me tais. J’ai peur d’elle dès que je pense – je redoute ses mains humaines qui sont dures et inflexibles – mais pour l’amour de Toi, Seigneur, je ferai tout ce qu’elle voudra.
Il est bon qu’elle me surveille et qu’elle m’empêche d’être un peu folle trop légèrement, à tes côtés, comme une petite fille sans savoir ni sagesse. Elle sait mieux que moi ce qui convient.

Mais, ô Toi, mon Seigneur que j’aime, Toi, en qui j’ai ma seule défense, dis-lui qu’elle ne serre pas trop, sur ma poitrine, ses mains puissantes, dis-lui qu’elle me laisse respirer un peu.
Si Tu le lui dis, mon Seigneur, elle T’écoutera, Toi, qu’elle aime, elle m’épargnera à cause de Toi.
Et nous nous aimerons l’une l’autre, parce que nous T’aimons et que Tu nous aimes.

Une dizaine d’années plus tard, elle fait le point :

Obéissance : arrêt de l’âme à toutes les lois, sur la foi du moindre prêtre. Repos.
Puis reprise de vol. Liberté dans la prière sans limite.
Mais toujours la piste invisible.
(Ce que je viens d’écrire m’amuse. Mon voyage de tous les jours est très sûr, celui d’une poule dans la basse-cour. Je ne vole fortement à Dieu que de loin en loin.)
Marie Noël

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