En forme de contrepoint, le film Marie Heurtin dévoile un monde où la relation appelle à un contact intime et convoque les sens oubliés du numérique : le toucher, l’odorat et le goût…

À l’heure où les nouvelles technologies risquent de nous habituer à préférer les bavardages à la conversation, l’étalage d’une surface sociale à la profondeur des relations, Marie Heurtin apparaît comme un film plein de tact et de vérité. Nous l’évoquerons d’abord comme une métaphore de la naissance au Verbe, une fiction capable de faire remonter en soi les nappes phréatiques les plus enfouies et les plus vives du langage.
Entre les techniques d’un apprentissage objectif et le pari d’une relation parfaitement gratuite, comment s’accomplit l’engendrement de la petite sauvageonne à la vie symbolique et sociale ? Par quel jeu complexe d’objets transitionnels et de purs attendrissements le tact de soeur Marguerite arrive-t-il à faire exister l’humanité de la jeune Marie ?
 

La séduction du retrait


Le 4 mai 1895 a lieu la première rencontre entre Marie et soeur Marguerite. Marie est la fille d’un artisan modeste : elle est sourde, muette et aveugle. Son père s’adresse en dernier recours au foyer de Larnay pour lui éviter l’hospice d’aliénés : soeur Marguerite n’hésite pas, dans une parfaite obéissance, à outrepasser les réticences légitimes de la raison institutionnelle pour faire bon accueil à cette enfant furieusement prostrée dans sa révolte. Elle devine en Marie une âme en souffrance qu’il faut rendre à la lumière de l’échange et de la parole. Son inexpérience de la pédagogie et de l’éducation parle contre elle, mais sa familiarité de la douleur physique et sa propre marginalité lui valent une connaissance intuitive solide de ce que peut vivre une petite vivant depuis dix ans selon une perception exclusivement tactile du réel. Retorse à tout apprivoisement de sa vie taciturne, Marie n’a d’autre lieu pour s’affirmer que celui d’une rébellion permanente et confuse, mais la persévérance et la foi de soeur Marguerite sauront l’en délivrer de façon merveilleuse.
 
Aujourd’hui, j’ai rencontré une âme… Une âme toute petite, toute fragile, une âme emprisonnée, mais une âme que j’ai vu luire de mille feux à travers les barreaux de sa prison […]. Comment communiquer avec cette petite enfermée dans la nuit et le silence ? La petite Marie semble vivre dans un pays étranger…

 
L’utopie spirituelle de soeur Marguerite, c’est la certitude de pouvoir établir une alliance avec cette étrangeté qui ne se paye d’aucun mot. Si cette alliance est une attache, à l’image de la ceinture que le père de Marie Heurtin lie au poignet de soeu...

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