Est-ce que lire la vie d’un saint peut être apparenté à une lectio divina ?
Les deux mots latins de cette locution m’ont toujours semblé pleins d’énigme, deux mots singuliers qui vous saluent comme les anges venus visiter Sara au chêne de Mambré. Je sais à proprement parler que la lectio divina repose sur la fréquentation de la Parole. J’aime cet état de lecture, quand le texte ricoche dans mon coeur et mon imaginaire, et que le Christ y parle entre les lignes. J’ai même écrit à partir de cette ex­périence. Mais ce n’est pas ce dont je voudrais parler ici. C’est d’un autre type de lien, avec un texte particulier et qui m’accompagne depuis des années. C’est une sorte de lecture du coeur au long cours, elle invite à regarder qui regarde. C’est un homme, il lit, il ren­contre le Christ. On appelle cela une conversion.
Ça a débuté il y a longtemps.

Regarder qui regarde


Un jour, en retraite, on m’a donné Le Récit du pèlerin. J’avais vingt ans et la voix qui s’y levait sentait la pous­sière, ai-je pensé au départ. Pourtant, je me suis étonnamment prise au jeu du texte. J’ai même un souvenir aigu de cette première lecture. Il faisait un temps miraculeux en cette fin juin, à Versailles. J’étais entrée pour la pre­mière fois dans le silence des Exercices. La Parole faisait son chemin, ouvrait de nouveaux espaces, et je découvrais une liberté sans nulle autre pareille. En approchant du Christ, au fil des textes proposés pour l’oraison, le monde et les choses prenaient un nouveau relief. À la voix de l’Écriture et à celle de mon quoti­dien, en écho, s’est mêlée celle d’Ignace. C’est étonnant de dire ça, mais c’est ce qui s’est passé. Déjà je m’étais mise à regarder Ignace regardant le Christ.
Et puis, j’ai oublié ce texte. Il est re­venu par un autre biais. À l’université était inscrit à mon programme l’ouvra­ge de Roland Barthes, Sade, Fourier, Loyola. J’ai étudié comment Barthes lisait Ignace. Je me suis étonnée que ce sémiologue soit fasciné par un spirituel du XVIe siècle. Et j’ai replongé dans le Récit. J’ai goûté, en marge de l’étude universitaire, au silence qui ploie l’âme. Je me rappelle être restée un long mo­ment, une après-midi entière, à en relire encore et encore le début. Je le lisais à haute voix, j’écoutais ma voix dire le texte. Je ne savais pas exactement ce qui me fascinait mais je me laissais envahir par d’indécises images et j’écoutais ce qu’elles faisaient en moi. Comme des vagues, emportant et ramenant à son point de départ la lectrice que je fus. Ça commence à Loyola, dans la maison familiale. Blessé au siège de Pampelune, Ignace est convalescent, il demande pour s’occuper des livres de chevalerie, on lui donne à la place une Vie du Christ et une Vie des saints. Ignace est saisi par le Christ. C’est un résumé bien cavalier, mais l’étudiante d’il y a longtemps fut comme un témoin, un témoin direct aurais...
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