Dans ses Vespri per l’Assunzione di Maria Vergine, telles qu’un pa­tient travail musicologique en a reconstitué récemment le cycle complet, Antonio Vivaldi, expert dans l’art de varier les procédés d’expression, a confié à la voix de contralto l’exécution intégrale du Psaume 126 (RV 608), lequel faisait traditionnellement partie de la psalmodie de l’office vespéral, aux jours de fêtes mariales. Sur le verset « Cum dederit dilectis suis somnum » (« Le Seigneur donne le sommeil à ses bien-aimés ») traité naturellement comme un andante, le figuratisme musical atteint un sommet de perfection qui, loin de représenter une simple prouesse de théâtralité, reflète la profonde méditation du psaume par celui que l’on appelait le « prêtre roux » : l’auditeur se voit confronté soudain au grand mystère du sommeil, non pas seulement comme fait de nature, mais comme don de Dieu, au point que, s’il écoutait comme il se devrait d’écouter toujours, il y cèderait bientôt lui-même 1.
Mystère proprement biblique du sommeil : celui que Dieu donne, celui où Dieu opère, celui où Dieu se fait jour.
 

Un sommeil tombé de Dieu


Au commencement était le sommeil, et le sommeil venait de Dieu, et le sommeil tombait de Dieu. « Alors le Seigneur Dieu fit tomber un profond sommeil sur Adam, et il s’endormit » (Gn 2,21). Premier sommeil, tombé de Dieu sur le premier homme, donné par Dieu au premier homme, comme au père et à l’aîné de tous ses bien-aimés futurs. Et durant que le premier homme dormait, le Seigneur Dieu, tirant de sa chair même, donna corps à son rêve autant qu’à son désir. C’est dans l’entracte du sommeil que Dieu agit, c’est dans l’abandon du sommeil que l’homme reçoit cette « aide assortie » (2,20) par laquelle et avec laquelle il pourra « croître et multiplier » (1,28), puisqu’aussi bien les grands sommeils bibliques – et les songes qui les accompagnent – vont toujours dans le sens de la croissance et de la multiplication : loin de tirer l’homme vers ses monstres latents et sa préhistoire infantile, ils ont une grâce séminale et montrent l’histoire à venir ; mieux, ils l’échafaudent déjà.
À vrai dire, les combustions intestines de la psychè et l’obscur effort de ce que nous appelons aujourd’hui le subconscient et l’in­conscient n’intéressent guère les auteurs bibliques : ce n’est point de rêves à proprement parler qu’il est question, mais de songes. Le songe est un prélude, un protocole, une instance de transparence entre l’homme et Dieu, un moyen de communication qui concur­rence le ministère prophétique, et auquel le développement histo­rique de ce dernier retirera à bien des égards son privilège, encore que le prophète Joël voie prophétiquement le songe et la prophétie, universellement répandus, marcher de conserve :
 
Après cela je répandrai mon Esprit sur toute chair.
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