Cerf, 2020, 296 pages, 20 €.

Dans le bestiaire chrétien, le pélican figure le Christ, qui se donne lui-même par amour comme l'oiseau qui, selon la légende, donne son propre cœur en nourriture à ses petits. Ce titre intrigant, invitation à entrer dans les questions spirituelles par la voie colorée et séduisante de l'image, du récit et de la figuration, place donc toutes les histoires racontées ici à la lumière de l'amour vrai, du don véritable, dont le Christ est le vivant exemple. Mais reconnaissons qu'on trouve rarement dans un traité de vie spirituelle une fête alcoolisée dans une école d'ingénieurs, la dégustation d'un plat de pâtes à la carbonara selon la vraie recette (sans lardons ni crème), une croisière sur le Nil ou une chanson de Mylène Farmer jouée par une playlist au bord d'une piscine. Et, pourtant, ces moments de vie ouvrent tout autant que d'autres, réputés plus « spiritualisables » (la maladie, le deuil, un conflit familial), à cette question essentielle : qu'est-ce qu'aimer l'autre en vérité ? Jouir et dévorer ou donner et, en définitive, régner avec le Christ ? Les lecteurs du Petit manuel de speed dating avec Dieu (Cerf, 2014) retrouveront avec joie le caractère iconoclaste du style du dominicain Jean Druel, qui tourne le dos avec conviction, et une bonne dose de provocation, au « langage catho » éthéré d'une certaine littérature spirituelle. Mais ce n'est pas là qu'une question de style. L'enjeu est bien celui de l'incarnation, de la présence réelle de Dieu dans des vies de 2020, d'un Dieu qui a créé par amour des êtres de chair, d'os et de désir, vivant dans le temps avec leurs contemporains. On suit donc sans hésitation les aventures de Tobias, Sophie, Michal, Amgad ou Olivier, car non seulement leurs tourments, qui sont de toujours (le désir d'absolu qui pousse à la rupture, la convoitise du corps de l'autre dans les relations amoureuses, le glissement vers une vie ordonnée dont le goût est perdu) sont les nôtres, mais leurs emplois du temps, leurs façons de faire les courses, de se nourrir et de voyager sont également les nôtres. De sorte que, tournant avidement les pages du livre pour savoir ce qui va arriver à ces personnages instantanément familiers et merveilleusement vivants, on avance sans efforts mais non sans fruits dans une compréhension profonde de ce que la vie chrétienne propose : « Vieillir ensemble dans la liberté des enfants de Dieu. »