L’anecdote est célèbre. Discutant avec un Espagnol, Ignace lui aurait déclaré souhaiter être d’origine juive. Devant l’effarement de son interlocuteur, il s’explique, affirmant qu’il aurait considéré comme un immense honneur d’être du même sang que Notre Seigneur et Notre Dame. Et le plus étonnant de l’histoire, c’est qu’il aurait convaincu son interlocuteur 1 ! Rien ne dit mieux quel était le charisme d’Ignace pour la conversation spirituelle et son attachement à la personne charnelle, concrète, de Jésus.
 

Les poisons du siècle d’or espagnol


L’Espagne du siècle d’or était minée par deux poisons : le premier d’origine interne, cette obsession de provenir d’une souche de vieux chrétiens, et non de Juifs ou de musulmans convertis. Le second d’origine externe, le flux de métaux précieux d’Amérique, qui provoqua inflation et fuite des capitaux. L’Espagne représente sans doute ce qu’il y a de plus novateur dans la théologie catholique grâce à ses universités de Salamanque et d’Alcalá. Un renouveau spirituel y est à l’oeuvre depuis la fin du XVe siècle, lequel suscite par exemple l’écriture de manuels d’exercices spirituels mais aussi une forme de mystique d’abandon dont les adeptes seront appelés les « alumbrados » (« illuminés »).
Première puissance de son temps, l’Espagne aurait dû ne pas se sentir menacée. Pourtant, un sentiment obsidional s’y développe, conjugué avec une quête de plus en plus poussée de limpieza de sangre (« pureté de sang »). Il s’agit à tout prix de ne pas être confondu avec ceux qu’il est convenu d’appeler les conversos, c’est-à-dire les chrétiens descendants d’une famille juive convertie au christianisme depuis quelques décennies. Les motifs en sont nombreux et les historiens les soupèsent tour à tour : la jalousie des milieux populaires devant les alliances matrimoniales nouées dans les villes entre les anciennes familles nobles et les marchands nouveaux riches issus des milieux convertis (conversos), le souvenir de la façon dont la royauté s’était appuyée sur des fermiers généraux juifs pour la levée des impôts avant 1492, etc.
Parler d’antisémitisme serait quelque peu anachronique, mais l’antijudaïsme des prédicateurs populaires y a sa part, que l’on trouve aussi dans certains milieux humanistes influencés par Érasme. Dimension sociale populaire et spiritualité érasmienne élitiste hostile aux pratiques rituelles taxées de judaïsantes se conjuguent pour créer une hostilité croissante. Ce climat pousse de nombreux conversos à changer de noms ou à déménager (comme le grand-père de sainte Thérèse d’Avila) et à surenchérir pour montrer la sincérité de leur foi catholique.
 

La position d’Ignace et des premiers compagnons


Dans ses premières années, la Compagnie de Jésus échappa à cette maladie ibérique très répandue. Ignace a laissé de nombreux témoignages de son refus de l’adoption des règles de l...
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