Dans notre vie, les pertes sont multiples : lourdes, repérables, ou bien insaisissables, voire apparemment légères. Mais elles sont toutes à accueillir pour les laisser parler de ce qui compte, de ce qui nous donne vie en nos existences.

Aimer, perdre... et puis aimer encore, aimer autrement : lentes ou brutales, prévisibles ou inattendues, lisibles ou déguisées, exprimables ou indicibles, les pertes qui labourent notre vie nous mettent douloureusement au monde – au point qu'on a pu écrire que « vivre, c'est perdre ». Vivre ! Cette vie-là s'amorce à la nuit tombée.

Des nuits qui disent leur nom

Dans cette étrange période de crise sanitaire, comme dans la vie « ordinaire », il y a des nuits qui disent leur nom. Elles font effraction dans nos vies : la perte d'un être cher, par exemple, ou la perte de l'autonomie, la sienne ou celle d'un proche. Dans ces nuits-là, on sait bien ce qui nous manque, ce qu'il nous faudrait, ou qui… et c'est impossible à retrouver. Longtemps, longuement, nous nous cognons à cet impossible comme s'il était le seul lieu de vie pour nous, jusqu'à ce que la vie fasse signe ailleurs et que de nouveau nous puissions entendre son appel.

Je me souviens de cet homme rencontré à l'hôpital, directeur d'usine, réduit à l'épuisement et à laisser d'autres décider de tous les détails de son quotidien. Qui suis-je quand j'ai perdu tout ce qui semblait former mon identité ? Ma capacité à travailler, à aider, à décider, mon énergie, et jusqu'au désir d'être en relation et mon envie du jour qui vient ? Où mettre mes appuis désormais, puisque ce qui les soutenait s'est émietté ? Et comment recouvrer la confiance de m'appuyer, maintenant que je sais que cela peut ainsi s'émietter ?

Dans ce temps où finissait sa vie, il lui fallait réinventer ce que c'était que de vivre : « Je ne m'y attendais pas, disait-il. Je ne sais pas faire. » Prêter l'oreille pour entendre battre son cœur au milieu de ces organes défaillants, de cette mémoire effilochée, de ce cerveau appesanti et de ce désir anesthésié – parier qu'il bat encore et parier que ce battement n'est pas inutile au monde : c'était son inédit travail de vivant. Découvrir aussi que quelque chose mystérieusement était indemne, quelque chose qu'il n'avait jamais rencontré tandis qu'il jouissait de sa puissance, et qui brillait là dans le noir, d'un éclat inconnu.

Bien sûr, personne ne peut faire ce travail à la place de l'autre mais chacun peut se tenir aux côtés de celui que la vie a démis de son piédestal et faire gardien pour celui qui voit ses sécurités voler en éclats. Pour croire et manifester que cette vie méconnaissable, c'est encore de la vie, alors qu'il ne peut le croire lui-même. La perte devient alors une épreuve au sens photographique du terme : dans sa chambre noire, nous regardons ensemble naître un visage de la vie qu'on ne connaissait pas encore.


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