Les messes virtuelles auxquels des croyants ont assisté sans participer ont confirmé pour certains le sentiment d'être étranger à ce qui s'y passe. Pour d'autres, la retransmission a eu ses mérites. Les diffusions à distance ont révélé des types d'attente opposés.

Les confinements qui ont marqué ces derniers mois ont vu la promotion de messes « virtuelles », auxquelles les croyants ont assisté sans pour autant y participer. Cette pratique a pu amener certains « pratiquants » à s'interroger sur ce qu'ils vivaient, ou non, du temps où ils participaient aux célébrations « en présentiel ». Ce sont donc non seulement les pratiques récentes qui sont à questionner, mais ce qui les a précédées – et qui est appelé à les suivre.

Il s'agit ainsi de percevoir en quoi ce qui a été mis en place en temps de pandémie est révélateur d'une situation, pour une part, insatisfaisante. Des questions, plus ou moins latentes, sont venues au jour. On comprend « à distance » pourquoi on ne s'y retrouvait pas « en présence », ou pas vraiment. Mais d'autres en viennent à « adopter » les célébrations retransmises : là aussi, pour des raisons qui disent quelque chose de leur relation à la liturgie habituellement célébrée.

Qui « célèbre » ?

On a souligné à quel point la retransmission télévisée de messes « ordinaires », avec assemblées, était une entreprise problématique, du point de vue liturgique et donc ecclésial. Un auteur a ainsi évoqué « une célébration transformée en spectacle. Au lieu de faire, on regarde faire1 ». On en reste à la dévotion (médiévale) du voir, alors que la pastorale du XX siècle avait voulu promouvoir la participation au mémorial eucharistique, œuvre d'une communauté célébrante et présidée.

De fait, l'insatisfaction vient surtout de ce que les retransmissions révéleraient le « cléricalisme » des célébrations catholiques : « Jamais autant que pendant ces trois mois de confinement la liturgie n'est apparue comme l'affaire des prêtres2. » Ceux qui le pensaient déjà ont vu dans les pratiques de messes retransmises, avec des prêtres pour seuls « acteurs », la confirmation, jusqu'à la caricature, de ce qu'ils déploraient. Pour certains, ce fut peut-être une prise de conscience.

C'est devenu un adage : à la messe, « tous célèbrent, un seul préside ». Mais comment mettre en œuvre cette articulation entre « tous » et « un seul » ? On en était arrivé à ce que la messe soit la chose d'un seul (en fait, de deux, prêtre et servant), célébrant de la même façon qu'une assemblée soit présente ou non ; tout au plus, les fidèles étaient-ils appelés à s'unir intérieurement à l'action du (seul) célébrant. Avec la messe dialoguée, à partir des années 1920, un pas avait été franchi en direction de la « participation pleine, consciente et active » aux célébrations, dont on sait qu'elle constitue un principe fondamental de la constitution conciliaire sur la liturgie. Les papes avaient d'ailleurs, depuis saint Pie X, encouragé des formes de chant véritablement liturgiques : une assemblée qui répond et qui chante ; ajoutons dont certains membres sont appelés à remplir des fonctions liturgiques qui n'ont rien de secondaire, à commencer par la lecture des textes de l'Écriture et la proclamation de la prière universelle, sans parler du service de l'autel et de la distribution de la communion.

On en est là, alors que le rôle de celui qu'on appelle maintenant le « président » (de l'assemblée célébrante) reste essentiel. Il l'est même sans doute encore plus visiblement depuis la réforme qui le fait, à l'autel, se tenir face à l'assemblée et a mis en valeur le siège qu'il occupe. Il faut le reconnaître, les célébrations doivent admettre un « coefficient de personnalisation » bien plus élevé, en fonction du ministre qui les préside. Cet état de choses englobant, mais dépassant, la simple qualité de l'homélie.

Tout cela est, bien évidemment, démultiplié par la transmission sur écrans. Même quand l'assemblée est présente, celui qui la préside est d'autant plus mis en valeur, avec le jeu des « gros plans » : c'est bien lui l'« acteur » principal et privilégié. Et l'assemblée peut apparaître comme « son public » (on voit ce que les deux termes ont, dans ce contexte, de problématique). Le problème posé par les diffusions en temps de pandémie est donc double : absence d'assemblée, survalorisation du ministre. Si le « président » d'une assemblée liturgique est celui qui sait se mettre en retrait, on est ici à l'opposé de ce qui doit être.

La « participation active » en question

La mise en œuvre de la réforme liturgique voulue par le dernier concile a donc visé à dépasser le genre « assistance à un spectacle », en encourageant une « participation active ». Les retransmissions rappellent que sa mise en œuvre ne va pas de soi et que, peut-être, le « genre » messe lui-même ne va plus de soi. La participation active n'est pas l'activisme : mais si elle relève de l'intériorité, ne peut-elle exister devant un écran ? Car comment « participe »-t-on, autrement que par sa présence, et sa voix (parole ou chant) ? La messe semble bien, qu'on le veuille ou non, impliquer une part d'« assistance ». On peut le déplorer, mais quelle est l'autre possibilité ? Sauf exceptions (assemblées particulières ou moment dans la célébration, comme la procession), il s'agit d'associer l'assemblée à ce qui est l'œuvre de quelques-uns, ceux et celles qui ont accès au chœur (et au micro). Comment le faire de façon « symbolique » ? Comment ménager une sorte de « va-et-vient » entre « tous » et « quelques-uns » ? On va travailler sur la disposition des lieux et des sièges (on sait les enjeux des aménagements d'églises) ; on fera en sorte que le rôle visiblement actif ne se limite pas aux personnes en aube (que, d'ailleurs, tous pourraient porter de par leur baptême). On visera à ce que le plus grand nombre puisse « se sentir concerné » par « ce qui se passe », puisse y adhérer, « s'y retrouver », ne pas y rester étranger. Le résultat sera toujours aléatoire, et diversement apprécié.

Et c'est bien cela que certains fidèles semblent avoir constaté : les retransmissions leur font constater que, de fait, ils ne s'y « retrouvaient » pas, alors même qu'ils étaient supposés « participer ».

Les avantages de l'écran

Mais il faut bien constater que si, pour un certain nombre, l'écran et la présence virtuelle à la messe manifestent l'insuffisance de ce qui a lieu ordinairement, pour d'autres, la retransmission a ses mérites. C'est un fait que tous n'étaient pas toujours satisfaits, à l'image, en 1937, d'un Paul Claudel : « Noël – Grand-Messe à Notre-Dame. […] Englouti dans la foule sans rien voir et presque sans rien entendre3. » Les premières retransmissions purent être bien accueillies, comme en témoignait le même fidèle : « Quelle différence avec une cérémonie religieuse. Pour la plus grande partie, elle échappe à la compréhension et même à la vue de l'assemblée qui essaye sans grand succès de la reconstituer à l'aide de son paroissien. Autour du fidèle, une foule remuante, ennuyée, et qui, tout en étant physiquement au-dedans de l'église, a trouvé le moyen de rester au-dehors, ou plutôt a apporté le dehors avec elle4. » Pour ce fidèle « de la nef », la retransmission donne, paradoxalement, l'impression d'une « participation » plus forte… On peut mieux voir, mieux entendre.

Ainsi, il n'est pas impossible que le « spectateur-auditeur » puisse estimer participer à distance ; d'ailleurs, un certain nombre de fidèles situent leur participation dans ce cadre. À cet égard, pour reprendre les deux dimensions de l'eucharistie, ceux (souvent plus jeunes) qui se retrouvent davantage dans le pôle « adoration » adopteront plus facilement (faute de mieux, certes) les messes retransmises que ceux qui, au titre de leur baptême et du sacerdoce commun, entendent accompagner le ministre dans l'« action eucharistique ». On n'adore pas plus qu'on ne célèbre à distance (tout au plus est-on dans une certaine communion avec ceux qui adorent ou célèbrent), mais le faire comprendre ne va pas de soi. Il s'avère d'ailleurs que, en plus d'un lieu, ce sont de jeunes paroissiens qui ont poussé des curés réticents à diffuser les offices.

Il semble donc que, sans vouloir trancher de façon trop absolue, la diffusion des célébrations a révélé deux types d'attentes, opposés mais portant l'un et l'autre sur la « participation active ». Une participation limitée au voir et à l'entendre a révélé aux uns qu'il en allait déjà ainsi du temps où ils pouvaient se rendre dans des églises, et cela a été éprouvé comme insatisfaisant. D'autres, pour qui la participation relevait avant tout d'une intériorité, se sont mieux satisfaits de la distance : elle n'empêchait pas d'accéder à une partie au moins de ce qui était considéré comme essentiel. Or les conséquences de ces constats ont pu être opposées, et quelque peu paradoxales : des pratiquants parmi les plus attachés à dénoncer ce que les célébrations à distance avaient d'artificiel ont été amenés à porter un regard plus critique sur les célébrations dont ils étaient privés, sinon à cesser de pratiquer ; alors que des fidèles qui retrouvaient plus facilement à distance ce à quoi ils étaient attachés ont milité pour le retrouver en plénitude. L'insatisfaction, il est vrai, n'a pas les mêmes effets que le manque.

C'est donc bien ce que l'on attend de la messe qui peut différer selon les catholiques, et c'est ce que les célébrations « à distance » ont contribué à révéler.

 

NOTES :

1 François Wernert, « La messe télévisée. Ce qui fait écran », Ecclesia Orans, n° 38, 2021, p. 137.
2 Arnaud Join-Lambert, « Leçons du confinement pour l'Église », Études, n° 4275, octobre 2020, p. 81.
3 P. Claudel, Journal, tome II, Gallimard, 1965, p. 213.
4 P. Claudel, dans Supplément aux Œuvres complètes, tome I, L'âge d'homme, 1990, p. 275 (à propos d'une retransmission de la veillée pascale, en 1953).