Dès la fondation de la Compagnie, les jésuites ont l'intuition qu'ils doivent donner la priorité au temps sur l'espace : être là où sont les hommes. Cette particularité signe une façon d'être et d'agir qui se retrouve dans les manières jésuites et ignatiennes d'habiter la ville aujourd'hui.

La ville fut toujours carrefour et lieu d'échange. Désormais villes mondes d'un monde devenu ville, nos métropoles sont plus que jamais façonnées par les infrastructures de communication. Les distances sont raccourcies par la vitesse. Les connexions internet nous lient instantanément à d'autres, proches ou lointains. Notre espace vécu semble s'affranchir de la limitation physique. Habitants d'une même ville, nous pouvons voyager côte à côte dans la même rame de métro, connectés sur nos smartphones, et vivre la quasi-instantanéité avec d'autres réalités de la planète, apparemment hétérogènes. Mais quand le lointain devient plus prochain que l'espace voisin, ne risque-t-on pas d'être voué à l'ignorance d'autrui ? Si nous sommes tous des hyperurbains, que reste-t-il de la cité ? Ce que montre David Mangin dans La ville franchisée1, c'est que, plus il y a circulation, plus les formes de l'habiter se conjuguent dans l'entre-soi. Et, dans ces flux, se structurent aussi à des échelles nouvelles les dynamiques complexes du pouvoir et de la rentabilité. Et la ville s'y trouve recomposée en quartiers franchisés, relégués, mêlés ou hyperconnectés… Le risque n'est-il pas l'affaiblissement de l'expérience commune, quand l'espace partagé perd sa qualité d'espace commun, quand se fragilisent la parole et l'action à hauteur de citoyens ? Paradoxalement, si prouesses techniques et multiplication des flux nous font croire pouvoir embrasser le monde d'un seul regard, le pouvons-nous vraiment ? L'universelle communion n'est-elle pas au terme d'un autre chemin ?

L'incarnation nous sauve de l'éparpillement

C'est ici que l'expérience de saint Ignace nous ouvre un chemin salutaire. Dans la méditation de l'Incarnation qui ouvre la deuxième semaine des Exercices spirituels, les trois personnes divines contemplent l'étendue de la terre et « décident en leur éternité que la deuxième personne se fasse homme pour sauver le genre humain »2. L'attention du retraitant est portée sur le contraste entre « la grande extension et circonférence du monde où se trouvent des peuples si nombreux et...

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