Claude Tuduri s.j.
Artiste multimédia, webmaster du site www.revue-christus.com

Dernier texteparu dans Christus : « Cinq poèmes urbains » (n° 228, octobre 2010).
 
À la fin de son combat avec l’ange, Jacob boite, mais il a reçu la bénédiction de Dieu. L’artiste est sans doute comme Jacob, un impatient qui veut arracher à Dieu une étincelle de son nom, de sa voix, de son visage. Il lui faut se mesurer à l’ange pour qu’en Dieu naisse la soif de connaître davantage les profondeurs de son humanité, pour qu’entre eux s’instaure l’amitié d’un corps à corps de lutte et de vérité et la grandeur d’un face-à-face dont l’homme ne ressorte pas écrasé. Dans cette perspective, impossible de se contenter d’un « Il » en forme de « On », d’une table de la Loi ; impossible de consentir à une divinité neutre et lointaine qui régirait le monde à la manière d’un grand architecte. Pour l’artiste, Dieu est sensible au coeur ou il n’est pas.

Du fétichisme au sentiment esthétique


Mais qu’est-ce que ce sensible veut dire et serait-il fatalement condamné à l’impatience ? Encore une fois, le langage est piégé, laissant penser à une opposition radicale entre la liberté du sentir (mobile, à l’affût, ouvert, présent et positif) (1) et la cristallisation du sentiment (fermé sur une image de soi et d’autrui, replié, passif et négatif). En réalité, il existe entre eux deux un jeu d’oscillation permanent et un discernement qui ne peut se programmer. Ce compromis entre le sentiment qui répugne au « mouvement qui déplace les lignes » (2) et le sentir toujours aux aguets, insatiable de continents nouveaux, ressemble à celui qui unit dans la différence l’oeuvre d’art et le vif de la sensibilité qui l’entraîne à prendre forme, trace et beauté. L’oeuvre, une fois achevée, est un objet de perception, comportant, à la manière du sentiment, le risque de se suffire à lui-même : c’est « le rêve de pierre » (3) de l’idole et du fétiche.
C’est pourquoi l’oeuvre ne peut se renouveler, grandir et donner naissance à d’autres qu’elle-même que si elle conserve le lien qui la fait exister à partir de ce qu’elle n’est pas, le concours mystérieux de sensations, d’affects et de pensées qui l’a rendue nécessaire. C’est une affirmation de vie et de confiance qui ne se discute pas mais s’incarne : une inspiration, un sentiment, une motion, un mouvement, une consolation, une gratitude. En bref, la joie d’éprouver en Dieu et dans sa chair la rencontre de l’amour et de la vérité.
Mais le passage d’un sentiment spirituel et esthétique à l’objectivité de l’oeuvre d’art est un exercice périlleux : il ouvre le coeur au risque de l’exhibitionnisme et aux leurres de l’amour-propre. Ignorant toute pudeur, la passion de l’express...
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