Je me souviens de mon cinquantième anniversaire Ma femme m'avait invité au restaurant pour fêter ce demi-siècle passé comme un éclair, et nous nous apprêtions à rentrer chez nous lorsqu'elle m'a demandé de repasser au théâtre, prétextant, si je m'en souviens bien, un vêtement oublié II était minuit Je ne me doute de rien La nuit, un théâtre respire et bruit comme un navire II y a comme des fantômes Ça craque et ça vit Je ne m'étonne donc pas qu'elle insiste pour que je l'accompagne jusque dans la salle du bas La lumière s'allume d'un coup, et je vois, surpris comme un gamin, cinquante de mes amis du théâtre réunis pour m'accueillir J'ai eu du mal à retenir mes larmes
 

Une drôle d'amitié


L'amitié peut être violente. Au théâtre, elle est souvent cruelle. Le metteur en scène donne ce qu'il a de plus fort et de meilleur, il s'offre avec une impudeur qui n'est finalement seulement supportable que par le pouvoir que sa position lui confère. C'est-à-dire qu'il est maître de la parole et qu'il indique le cap sans vaine discussion. Il noue avec les comédiens des liens d'une intensité inimaginable. Il se met nu et il les voit nus, prenant la boue de leur vie en en faisant de l'or : le personnage. L'autre soi-même. Il donne et il prend sans retenue. Un échange d'une pureté et d'un désintéressement parfaits. Mais un échange aussi parfaitement intéressé. L'amitié, ainsi vécue, est nécessaire pour la matière du théâtre, nécessaire pour le but à atteindre : réaliser l'incarnation du comédien, nourrir et apporter au public en lui permettant de se voir comme dans un miroir.
Rien de tout cela n'est possible sans cette forme d'amour. Il faut aimer les comédiens avec qui on travaille et il faut qu'ils vous aiment pour s'offrir dans la confiance. Rien de sexuel. Sinon une individualité sexuée. Ce n'est donc évidemment pas de l'amour mais de l'amitié. Une drôle d'amitié. Car le plus souvent, elle est oubliée après, elle est perdue, elle est jetée, elle est trahie. Le spectacle commencé, acteurs et metteur en scène ne se voient plus ; ils passent à autre chose, à d'autres projets, à d'autres êtres. Et malheur à qui s'y trompe ! Dans ce métier, plus que dans un autre, on peut crever seul dans son lit. Et ce qui est vrai dans ces rapports entre metteur en scène et comédiens l'est aussi pour les comédiens entre eux. La confusion est leur lot. Ils partagent ensemble sur le plateau, dans les coulisses, dans les restaurants après le spectacle, des moments d'une densité exceptionnelle, puis se séparent pour aller vers d'autres aventures de théâtre sans même parfois se souvenir du nom de leur partenaire. Chaque métier connaît cela. C'est bien sûr le fait de beaucoup d'amitiés professionnelles, mais, ici, c'est exacerbé par la multiplication des rencontres et par l'intensité des échanges.
Le comédien ne peut pas tricher avec ses émotions. Il les met au service du spectacle et du public. Mais pour les mettre ainsi au...
La lecture de cet article est réservée aux abonnés.
COMMENTAIRES
Vous devez être connecté pour poster des commentaires.