Austère, ascétique, exigeant, saint Bernard ? Certes, mais tout en laissant chez ses moines le souvenir d'un homme non seulement joyeux, mais rayonnant d'un certain bonheur et répandant la joie autour de lui. Un bon connaisseur nous en a assurés en parlant, à propos de cet homme, d'une « dévotion joyeuse » 1. Un mémoire récent, en Faculté des lettres, s'intitule : La joie spirituelle chez saint Bernard 2. Et Lytta Basset cite cet auteur comme un témoin de la joie imprenable 3.
La question peut donc se poser : quel est le secret — ou peut-être les secrets — de la joie pour Bernard de Clairvaux ? Nous en cernerons la réponse dans un certain nombre d'approches.

L'ivresse à venir


La joie dans sa plénitude, Bernard la situe très précisément dans l'avenir de Dieu : « Nous nous enivrerons alors de l'abondance de sa maison, et au torrent de ses délices il nous abreuvera (cf. Ps 35,9). Il nous sera dit : "Buvez et enivrez-vous, très chers" (Ct 5,1). » On éprouvera ainsi les délices de la droite de Dieu (cf. Ps 15,11), laquelle signifie la vie bienheureuse qui ne connaît que la joie et dont nous ne pouvons rien dire, sinon ceci : « On parle de toi pour ta gloire, cité de Dieu » (Ps 86,3). Double joie, car elle se réalisera dans l'illumination de l'âme et la glorification du corps ressuscité 4.
Tous ceux qui attendent encore dans le Christ leur résurrection et habitent les « demeures éthérées » boivent déjà le vin de la joie, mais sans avoir encore accès à sa « plénitude enivrante ». Leur contemplation constitue pour eux une boisson, dans l'attente du moment où la révélation de la gloire de Dieu les comblera 5.
Le contraste est considérable entre cette droite de Dieu qui vient d'être évoquée, et sa gauche, où nous nous trouvons actuellement, caractérisée par les tribulations et où il ne s'agit encore ni de s'enivrer ni de boire, mais tout au plus de goûter.
Ce contraste si fortement souligné par notre auteur aurait-il pour but de dévaloriser la vie présente et de la dire à peu près sans joie possible ? Non, pas du tout. Ce qui est ainsi visé, c'est le souci d'approfondir le désir, un désir en expansion. Oui, en fonction de l'avenir de Dieu, nous avons à considérer notre présent comme le temps d'une soif intense, notre joie comme une attente ardente, sans cesse relancée dans la persévérance :

« Quand déchireras-tu mon sac, Seigneur Jésus, et me ceindras-tu d'allégresse, pour que ma gloire te chante et que je ne sois plus transpercé de tristesse (cf. Ps 29,12) ? Le principe de cette joie qu'il nous arrive quelquefois de ressentir ici-bas n'est qu'une goutte, une gouttelette même, tombée de ce fleuve dont le cours impétueux réjouit la cité de Dieu (cf. Ps 45,5). Quand donc viendra pour nous le temps de nous plonger profondément dans les joies sans fin, à la source même de la Divinité, fleuve dont les ondes se succèdent sans la moindre interruptio...
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