Ce thème fait remonter à ma mémoire deux dessins qui frappèrent mon imagination d’enfant dès que j’eus accès à la bibliothèque de mon grand-père. Le premier représentait un enfant qui regardait le lecteur en pointant du doigt un cortège d’importants personnages ; une légende traduisait son exclamation : « Mais le roi est tout nu ! » L’autre image montrait une petite fille en guenilles, blottie sous une porte cochère ; les yeux fermés, elle souriait et il était écrit : « Tout le monde ignora les belles choses qu’elle avait vues. »
On aura reconnu les deux contes d’Andersen : Le costume neuf de l’empereur et La petite fille aux allumettes. Que la fillette soit morte, ne me frappait pas. À l’époque, je ne savais pas ce qu’était la mort. Mais le rêve ! Le rêve, oui, je savais ! Son sourire délicatement souligné par l’artiste me fascinait. Ses visions magiques lumineuses étaient miennes, comme l’était ce regard de connivence du petit garçon dont les grands yeux me fixaient et partageaient avec une acuité naïve et impertinente une réalité que nous étions tous les deux seuls à voir. Je passais à côté de la morale des contes : c’étaient leurs images qui m’atteignaient. Quand, aujourd’hui, elles remontent à la surface de la mémoire, elles ne me rappellent pas l’enfant que j’étais, mais les immenses possibilités paradoxales de l’enfance entre rêve et réalité, que le graphisme percutant avait su suggérer. Ce dessinateur avait su regarder des enfants !
En attendant, d’autres images se sont accrochées aux cimaises de ce premier petit musée imaginaire : les putti agiles et malicieux de l’Antiquité, les Enfant-Jésus du Moyen-âge, les portraits conventionnels des jeunes souverains de la Renaissance, les infants et infantes, petits clowns tristes, des Goya et Vélasquez, les jeux pittoresques et en bande d’un Bruegel ou solitaires et mélancoliques d’un Greuze, tous les enfants mêlés à la vie des adultes, les pauvres des Le Nain ou Murillo, les riches de Chardin, les petites filles modèles de Renoir… et puis aussi les enfants martyrs de Boltanski, ou de Louis Jammes.
On pourrait fournir des catalogues considérables. À chaque page, des visages et des tenues de tous les âges. On pourrait aussi conduire une étude visuelle des réalités sociales, à chaque époque, son regard sur l’enfant : réplique d’adulte, poupon adulé, enfant mythique, petit caïd, pitoyable gosse, victime innocente des guerres des grands. À l’école, autrefois autour du maître ; aujourd’hui sans lui. D’abord les garçons, puis les filles. Et aussi l’enfance au travail, et l’enfance qui joue. On pourrait écrire un, que dis-je, plusieurs chapitres de l’Histoire de l’art, étayés par la littérature (tantôt misérabiliste, mélo, tantôt rose et fantastique, ou encore réaliste, un brin fataliste, Oliver Twist, Poil de Carotte, Alice et Pinocchio, La Gloire de mon Père, Sa Majesté des Mouches…) et les travaux d’un Philippe Ariès 1 et...
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