Lorsque le pape François, récemment élu, songeait à une devise pour son pontificat, il s'est souvenu d'un commentaire de saint Bède le Vénérable, lu quand il avait dix-sept ans, sur le passage d'évangile de la vocation de Matthieu : « Il le regarda avec miséricorde et le choisit1. » Ces paroles touchèrent profondément le jeune Jorge Mario Bergoglio et il comprit, à partir de ce moment, que toute sa vie devait être une réponse à l'amour miséricordieux de Dieu.

Les paroles de saint Bède le Vénérable sont comme un buisson ardent pour Jorge Mario Bergoglio : le lieu où l'expérience de Dieu est étroitement liée à la mission de libérer le peuple de son esclavage. On comprend alors que le discernement, pour le pape François, est la manière par laquelle chaque chrétien, chaque Église locale et toute l'Église universelle se préparent à un exode vers la Terre promise, inspiré par l'amour miséricordieux de Dieu. […]

Sans discernement, l'Église perd son audace évangélique et renonce à la croix qu'elle doit porter. Son devoir est de promouvoir un discernement évangélique, qui oriente les choix individuels et collectifs vers le bien et la beauté, et par lequel « on cherche à reconnaître – à la lumière de l'Esprit – “un appel que Dieu fait retentir dans la situation historique elle-même ; aussi, en elle et par elle, Dieu appelle le croyant2” ».

Qui discerne

Les évêques sont appelés à exercer un discernement pastoral ainsi qu'à identifier les éléments qui peuvent favoriser l'évangélisation et la croissance humaine et spirituelle3. Dans ce discernement, la logique qui doit prévaloir est celle de l'amour miséricordieux, toujours enclin à comprendre, à pardonner, à accompagner, à attendre et surtout à intégrer4. Il n'est donc pas opportun que le pape remplace les épiscopats locaux dans le discernement de toutes les problématiques qui se présentent sur leurs territoires5.

S'il revient aux évêques d'identifier ce qui est propice à l'évangélisation et à la croissance des personnes, la mission des prêtres est d'accompagner, selon l'enseignement de l'Église et les directives de leur évêque. Leur tâche consiste à percevoir ce qui aide et ce qui n'aide pas, en prenant en compte la singularité de chaque situation6.

Mais le discernement n'est pas une tâche exclusivement réservée aux pasteurs, elle appartient à l'ensemble des fidèles. Chaque chrétien et chaque communauté doivent discerner le chemin sur lequel le Seigneur les appelle. Il s'agit là de prendre conscience de notre propre existence devant Dieu. […] Le pape François insiste sur la mission de discernement qui incombe aux laïcs, il affirme en effet que la direction spirituelle, bien qu'elle soit habituellement assurée par des prêtres, n'est pas un charisme ministériel mais bien baptismal. […]

Dieu dote la totalité des fidèles d'un instinct de foi – le sensus fidei – qui les aide à discerner ce qui vient réellement de Dieu7. Avec ce sensus fidei, les croyants sont en mesure de discerner, en profondeur et selon les critères de l'Évangile, leur propre existence, leurs expériences ou leurs désirs, et ainsi orienter leur vie dans la bonne direction. […]

L'Église dans son ensemble doit alors entrer dans ce processus qui a pour point de départ le discernement et qui va jusqu'à la purification et la réforme. L'essentiel est de ne pas chercher à avancer tout seul, mais au contraire de toujours compter sur les frères qui nous sont donnés et particulièrement sur la direction des évêques, tout cela dans un discernement pastoral, sage et réaliste, afin de reconnaître les chemins de l'Esprit8.

Identifier les sources de la vérité

Le discernement ne cherche pas à atteindre une vérité monolithique, imperméable au passage du temps et imperméable aux sources extérieures au magistère de l'Église. Quand il s'agit d'identifier la volonté de Dieu, le discernement de la présence des semina verbi9 dans d'autres cultures sera d'un grand renfort. C'est le cas, par exemple, de la réalité du mariage et de la famille car, en dehors du mariage qui nous est habituel, il existe des situations provenant d'autres traditions religieuses qui connaissent, elles aussi, des aspects positifs comme négatifs et qui sont riches d'enseignements.

Dans un discernement constant, l'Église peut se rendre compte qu'elle est attachée à des usages qui lui sont propres et qui ne sont pas directement liés au cœur de l'Évangile10, et à des préceptes de conduite de vie qui, aujourd'hui, n'ont plus la même force pédagogique que par le passé. Dans ce cas, l'Église doit pouvoir s'en dispenser et ne pas exiger des fidèles ce qui est propre à des circonstances particulières ou à des temps révolus. […]

Le pape demande instamment que l'on se souvienne d'un enseignement de saint Thomas d'Aquin et qu'il soit pris en compte dans le discernement pastoral : « Bien que, dans les principes généraux, il y ait quelque nécessité, plus on aborde les choses particulières, plus on rencontre de défaillances11. » Ce serait en effet mesquin de considérer l'agir d'une personne uniquement selon sa conformité à la loi ou à une norme générale. Car, plus on va entrer dans les détails, plus les exceptions vont se multiplier12.

Se référant à la connaissance générale de la norme, d'une part, et à la connaissance particulière issue d'un discernement pratique, d'autre part, saint Thomas affirme que « s'il arrive qu'il n'en ait qu'une, il doit plutôt avoir celle-ci, à savoir la connaissance des particuliers, qui sont plus proches de l'action13 ». Le degré de responsabilité n'étant pas le même dans toutes les situations, les conséquences et les effets de certaines normes ne devraient donc pas toujours être les mêmes14. Ainsi en est-il d'une personne responsable et mesurée, qui n'a pas l'intention de faire passer ses désirs avant le bien commun de l'Église et qui est accompagnée par un pasteur qui prend au sérieux la situation. Un discernement qui n'aboutit pas aux préceptes de la loi générale ne signifie pas que l'Église joue un double jeu, mais au contraire qu'elle sait accompagner toute situation particulière.

Les personnes séparées, divorcées, abandonnées comme divorcées et remariées doivent savoir qu'un discernement personnel et pastoral existe15, car le discernement est forcément vivant et ouvert à de nouvelles étapes de croissance, permettant ainsi à un idéal de se réaliser plus pleinement. Croire que tout est blanc ou noir revient parfois à fermer le chemin de la grâce et de la croissance, et risque de décourager des chemins de sainteté qui rendent gloire à Dieu16.

Mais un discernement pratique dans une situation particulière ne peut pas non plus être élevé à la catégorie de norme, car il ouvrirait une casuistique intenable qui mettrait en danger des valeurs qui méritent d'être préservées17.

Tout cela établit un cadre et un climat de discernement, qui entend notamment s'opposer à une morale froide et bureaucratique particulièrement impropre aux situations les plus délicates. L'environnement doit être celui d'un discernement pastoral, où il ne suffit pas de penser, de faire ou d'organiser le bien, mais de l'accomplir avec le bon esprit18. C'est cette logique qui doit prédominer dans l'Église19.

Le discernement selon les Exercices et selon le pape

Après cette brève description de la manière dont le pape François conçoit le discernement, voici quatre éléments qui donnent à voir comment il relie sa vision du discernement à celle des Exercices de saint Ignace. Ces pistes ainsi suggérées nous permettront de comprendre le fondement spirituel de la contribution du pape François à cette question.

Une expérience médiate ou immédiate de Dieu

Selon le pape François, le discernement de la présence de Dieu dans la vie de chaque fidèle et de chaque communauté se déploie en trois moments : 1. le moment où les évêques identifient dans leurs orientations ce qui aide le pèlerinage de l'Église du Christ ; 2. le moment où les accompagnateurs, en dialogue avec chaque croyant, guident la mise en œuvre de ces orientations générales ; 3. le moment où le croyant accueille la meilleure décision possible, en tenant compte des orientations du magistère.

Identifier, guider et accueillir. Ces trois verbes trouvent leur reflet dans les trois actions que saint Ignace définit comme l'objectif des Exercices spirituels (Ex. sp., 1) : 1. « Les différents modes de préparer et de disposer l'âme à se défaire de toutes ses affections déréglées » ; 2. « et, après s'en être défait, à chercher » ; 3. « et aÌ€ trouver la volonté de Dieu dans le règlement de sa vie, en vue de son salut ».

En effet, les pasteurs préparent et disposent le peuple des fidèles en ayant au préalable discerné et identifié ce qui est le plus utile. Les accompagnateurs qui guident le discernement cherchent la volonté de Dieu avec chaque personne ou communauté. Enfin, trouver ce que Dieu veut, c'est se prononcer et accueillir la meilleure réponse possible dans une situation donnée.

Dans ce jeu de lectures parallèles, une différence apparaît, dans la perception du pape François, au sujet du magistère adressé au croyant pour trouver la volonté de Dieu dans sa vie concrète. Ici, la lumière du magistère vise à préparer le croyant à vivre une expérience médiate de Dieu. Dans les Exercices, en revanche, les médiations tendent à disparaître au profit de la rencontre immédiate de la créature avec son Créateur. Selon les mots de saint Ignace, « il est plus convenable et beaucoup mieux que le Créateur et Seigneur se communique lui-même aÌ€ cette âme qui est toute aÌ€ lui, l'attirant aÌ€ son amour et aÌ€ sa louange, et la disposant aÌ€ suivre la voie dans laquelle elle pourra mieux le servir dans la suite » (Ex. sp., 15).

Saint Ignace lui-même est conscient de cette différence lorsqu'il affirme que, de même qu'il est légitime qu'en dehors des Exercices, celui qui aide à discerner puisse être porté à encourager ou non une décision, de même, pendant les Exercices, « celui qui les donne ne doit ni pencher ni incliner d'un côté ou de l'autre mais […] laisser agir immédiatement le Créateur avec la créature, et la créature avec son Créateur et Seigneur » (Ex. sp., 15).

Nul doute que le Magistère cherche à susciter une décision qui soit en accord avec la volonté de Dieu, mais ce dialogue au sein de l'Église ne peut intervenir qu'avant ou qu'après les Exercices. Enfin, nulle décision ne pourra être prise si elle est contraire au Bien, si elle est défendue (Ex. sp., 23) ou n'est pas admise dans l'Église catholique, notre Sainte Mère (Ex. sp., 170).

Sauver la proposition du prochain

Pour mieux comprendre encore le discernement selon la pédagogie du pape François, il faut regarder du côté du présupposé favorable des Exercices. À travers les annotations et leur intitulé, ce présupposé, c'est-à-dire un a priori de bienveillance, indique la manière dont se vit la relation d'aide et d'accompagnement selon la pédagogie des Exercices. « Tout bon chrétien doit être plus enclin à sauver la proposition du prochain qu'à la condamner » (Ex. sp., 22).

Parmi les croyants, nul ne devrait prétendre détenir toute la vérité, ce serait en effet une attitude de condescendance qui oublie que toute personne est dépositaire d'une partie de la vérité. Dans l'attitude de bienveillance, les croyants qui discernent doivent plus s'appuyer sur un dialogue en Église et sur la grâce de Dieu, que sur des cheminements solitaires et isolés20. Les Exercices nourrissent et accompagnent l'espoir qu'un progrès est possible vers une communion toujours plus grande, où Dieu est cet horizon qu'il nous est permis d'approcher. Accompagnateur et accompagné profitent de cette aide mutuelle, s'ils s'ouvrent réciproquement à la vérité qui peut germer en l'autre.

L'espoir de trouver des traces de Dieu en l'autre nous rend capable de voir plus loin que les propositions que cette personne peut faire ou que la manière dont elle va formuler les principes qu'elle se donne. Car il se peut que ces principes soient difficiles à tenir et que la personne ne sache pas comment s'y prendre. Nonobstant, avant de condamner toute proposition, saint Ignace propose que l'accompagnateur « s'enquière de la manière dont il la comprend ». S'il la comprend mal, « qu'on le corrige avec amour ». Et si cela ne suffit pas, « qu'on cherche tous les moyens appropriés pour que, la comprenant bien, il se sauve » (Ex. sp., 22).

Cette insistance à sauver la proposition du prochain est également présente dans ce chemin en quête de vérité qu'est le discernement selon le pape François. Et la figure de Matthieu en est la référence : un collecteur d'impôts à qui personne n'aurait donné un avenir comme disciple du Christ mais qui est pourtant regardé avec un amour miséricordieux et est, aussi surprenant soit-il, bel et bien choisi par le Christ. En effet, Jésus sait déceler dans le cœur de Matthieu, là où rien ne le laissait présager, un désir profond de Dieu, du Royaume et va le rendre capable de donner une réponse sans réserve.

Le pape François aspire à susciter en chaque chrétien – particulièrement chez les plus exclus – une réponse à cette initiative d'amour d'un Dieu qui l'appelle, le choisit et compte sur lui. Encourager cette espérance chez le croyant résonne pleinement avec l'esprit de l'a priori de bienveillance des Exercices.

Prompt et diligent à sentir avec l'Église

Les Exercices suscitent, tant pour celui qui les donne que pour celui qui les reçoit, un approfondissement de la vie spirituelle. Cependant, seul celui qui les donne propose les Exercices et les accompagne : il en donne la manière et le parcours, il en expose le contenu de manière brève, ainsi que les thématiques, il accompagne les questionnements qui apparaissent chez le retraitant et le met en garde contre tout engagement pris à la hâte à la hâte, il invite le retraitant à demeurer dans chaque exercice le temps qui a été fixé, il s'informe des agitations et des mouvements intérieurs de celui-ci, etc. Rien à voir donc avec une relation symétrique, les rôles de l'accompagnateur et de l'accompagné ne sont ni réciproques ni interchangeables. Il en est de même dans la relation entre le croyant et l'Église hiérarchique.

Le discernement auquel le pape François se réfère dans son enseignement part de ce principe qui régit tout croyant et que saint Ignace explicitera dans la première règle pour sentir avec l'Église : « Nous devons avoir l'esprit disposé et prompt à obéir en tout à la véritable Épouse du Christ notre Seigneur, qui est notre Sainte Mère l'Église hiérarchique » (Ex. sp., 353).

Dans le même sens, lorsqu'il explicite « les choses pour lesquelles on doit faire élection », le « pèlerin » exprime « qu'il est nécessaire que toutes les choses […] soient bonnes ou indifférentes en elles-mêmes, et qu'elles soient en accord avec notre Sainte Mère l'Église hiérarchique, et ne soient ni mauvaises ni en opposition avec elle » (Ex. sp., 170). Pour des raisons mystiques, tout discernement doit être placé dans les limites fixées par l'Église, l'Épouse du Christ, « car entre le Christ notre Seigneur, l'Époux, et l'Église, son épouse, c'est le même esprit qui nous gouverne et nous dirige pour le salut de nos âmes » (Ex. sp., 365).

Cependant, en voulant tenir à la fois cette ardeur à sauver la proposition du prochain et en même temps celle d'obéir en tout à l'Église hiérarchique, on se retrouve devant un équilibre instable. Là encore, l'accompagnateur doit aider le croyant à discerner et à choisir la meilleure réponse possible dans sa situation concrète afin de sauver son âme ; de manière qu'il soit possible de poursuivre son cheminement avec cet équilibre instable, tout en demeurant au sein de l'Église.

Dans la même veine, il est facile de retrouver dans les mots du pape François l'inspiration mystagogique des Exercices spirituels. Il propose, comme nous l'avons vu, un discernement où le bien est d'abord identifié, puis un discernement qui se tourne vers ce qu'il y a de meilleur et, enfin, un discernement qui prend corps dans ce qui est possible. […]

Dans ses exhortations apostoliques et ses encycliques, le pape François utilise divers adjectifs pour accompagner le mot « discernement ». Ainsi, il est question de discernement pastoral, évangélique, vocationnel, personnel, spécial ou particulier, ou encore de discernement pratique. Dans la perspective ignatienne, l'habitude est de qualifier le discernement de « spirituel » et on peut sans crainte affirmer que cette expression englobe les différents sens utilisés par le pape François. De fait, on peut entendre le terme « spirituel » comme embrassant toutes les dimensions par lesquelles la personne entre en relation avec Dieu et chemine dans l'Église. Pour des raisons théologiques et ecclésiologiques, chaque discernement doit être vécu et conduit dans le cadre de l'Église et selon ses limites. L'appel de Matthieu, comme paradigme de la vocation, en décrit bien le processus.

Cependant, la pédagogie spirituelle diffère toujours d'un cas à l'autre. Dans un processus de discernement, tel que le pape François le propose, les orientations apportées par les pasteurs ou d'autres personnes en responsabilité dans l'Église jouent un rôle décisif en vue de chercher et trouver la volonté de Dieu. La dynamique des Exercices, quant à elle, mise sur un progrès silencieux par des médiations, qui permettent au retraitant de connaître et de choisir la décision qui le conduit le plus à aimer et servir sa Divine Majesté. Quoi qu'il en soit, le discernement sera toujours une tâche incontournable pour ceux qui entendent suivre le Christ. Les futures décisions que prendront chaque croyant et communauté chrétienne seront d'autant plus facilitées par ce travail de discernement et d'attention que celui-ci leur apportera, dans l'espérance de la grâce agissante de Dieu, le courage nécessaire pour le réaliser et l'audace de s'y engager.

1 Bède le Vénérable, « Miserando atque eligendo », homélie 21, colonnes 122, 149-151.
2 Evangelii gaudium (EG) 154.
3 Amoris lætitia (AL) 293.
4 AL 312.
5 EG 16.
6 Le pape François évoque le fait que, dans certains séminaires, réapparaisse une forme de rigorisme sans discernement, éloigné de la réalité. Le risque est ici de s'habituer à penser « blanc ou noir », de se limiter à ce qui est légal et de se satisfaire d'une morale casuistique toute faite : une morale qui se contente d'apposer des principes sur des situations réelles et concrètes. Dialogue ayant suivi l'allocution de la 36e Congrégation générale de la Compagnie de Jésus.
7 EG 119.
8 EG 45.
9 « Semences du Logos », selon saint Justin.
10 EG 43.
11 Thomas d'Aquin, Somme théologique, Ia IIæ, q. 94, art. 4.
12 AL 304, voir Thomas d'Aquin, Somme théologique, Ia IIæ, q. 94, art. 4.
13 Thomas d'Aquin, Sententia libri Ethicorum, VI, 6 (traduction d'Yvan Pelletier, 1999).
14 AL 300.
15 AL 298.
16 AL 305.
17 AL 304.
18 Pape François, Allocution à la 36e Congrégation générale de la Compagnie de Jésus.
19 AL 312.
20 « Ayez en vous les dispositions qui sont dans le Christ Jésus » (Ph 2, 5 ; traduction de l'Association épiscopale liturgique pour les pays francophones [AELF]).