Le poète Antonin Artaud a sans doute écrit ce poème à l'âge de 16 ou 17 ans. Il dit bien comment la contemplation de l'océan peut réveiller la soif d'un Dieu que nous n'aurons jamais fini de nommer. Il y a un temps pour exalter la Création et il y a un temps pour bâtir. Que construirons-nous de durable si l'expérience du rêve et son immaturité inventive ne nourrit pas en profondeur les projets de nos églises et de nos cités ?


Le Navire Mystique

Il se sera perdu le navire archaïque
Aux mers où baigneront mes rêves éperdus ;
Et ses immenses mâts se seront confondus
Dans les brouillards d’un ciel de bible et de cantiques.

Un air jouera, mais non d’antique bucolique,
Mystérieusement parmi les arbres nus ;
Et le navire saint n’aura jamais vendu
La très rare denrée aux pays exotiques.

Il ne sait pas les feux des havres de la terre.
Il ne connaît que Dieu, et sans fin, solitairen
Il sépare les flots glorieux de l’infini.

Le bout de son beaupré plonge dans le mystère.
Aux pointes de ses mâts tremble toutes les nuits
L’argent mystique et pur de l’étoile polaire.

Antonin Artaud