Préface de Philippe Demeestère, traduit de l'espagnol par Édith Bernard, Éditions jésuites – Lessius, « La part-Dieu », 2021, 196 p., 19 €.

Les évangiles ne disent quasiment rien de la vie de Jésus, de la période qui suit les événements de sa naissance jusqu'à son baptême au Jourdain, à l'âge de 30 ans environ. Il n'y a que Luc pour raconter l'épisode de Jésus au Temple, à l'âge de 12 ans, encadré par de courts versets évoquant la croissance de Jésus à Nazareth.

Le travail de Margarita Saldaña n'a pas pour but de combler ce vide en imaginant des épisodes plus ou moins miraculeux, comme ont pu le faire des évangiles apocryphes. C'est avec justesse que l'Église a refusé de reconnaître ces textes qui écartaient les premiers chrétiens de la réalité de la foi. Le présent livre a une visée théologique : il cherche à donner sens au fait que le Fils de Dieu a passé l'essentiel de sa vie dans un village de Galilée, solidaire de la vie locale, au jour le jour, en dehors de toute notoriété.

Le point de départ de la réflexion est la récolte des éléments historiques et bibliques. Ils sont peu nombreux, mais permettent de réfléchir à l'expression « vie cachée », souvent utilisée pour parler des trente premières années de la vie de Jésus. L'opposition entre vie cachée et vie publique est-elle significative ? N'y a-t-il pas à repérer une unité ou une continuité dans la vie de Jésus, toute tendue vers son terme ?

L'autrice enquête ensuite sur la prise en compte dans la théologie, au long des siècles, de ces trente années. La récolte est très maigre jusqu'au XIVe siècle. La devotio moderna, puis le courant né des Exercices spirituels d'Ignace de Loyola, Bérulle, Pascal… ouvrent quelques perspectives. Plus récemment un Charles de Foucauld développe cet idéal de suivre le Christ dans sa dimension humble et cachée. La conclusion de ce parcours historique est que la théologie n'a pas encore vraiment pris en compte cette réalité.

De sa naissance à sa mort, Jésus a vécu une remise de lui-même – à Marie à sa naissance, au Père à sa mort, à l'Église en lui confiant son Esprit –, dimension de livraison de soi actualisée dans l'eucharistie. Il se livre au quotidien, dans une foi concrète et relationnelle. Nous sommes invités à le suivre dans cet ordinaire de l'existence, corporellement, dans la confiance que la répétition et l'apparente monotonie ne sont pas vaines. Le Royaume grandit à partir d'en bas. « L'expérience nazaréenne de l'Incarnation est une icône qui laisse transparaître comment Dieu embrasse, dans la personne du Fils, toute la réalité humaine. »