Ici, je voudrais ajouter une chose: prendre soin, protéger exige de la bonté et requiert une certaine tendresse. Dans les Evangiles, Joseph apparaît comme un homme fort et courageux, un homme travailleur; cependant, nous voyons dans son cœur une grande tendresse; elle n’est pas la vertu des faibles mais plutôt un signe de force d’esprit, une capacité d’attention à autrui, de compassion, d’ouverture authentique à autrui, une capacité à aimer.

Nous ne devons pas avoir peur de la bonté, de la tendresse!» Ce qui va suivre paraîtra déconcertant à beaucoup: je crois que François a appris quelque chose de la tendresse non seulement par sa famille et à travers toute sa vie (ce qui est manifestement le cas) mais aussi avec Saint Ignace, le fondateur des Jésuites… Etrange en effet! La plupart du temps, les Jésuites n’ont pas la réputation de se complaire dans la tendresse. Le cliché veut jusqu’à aujourd’hui que ce soit d’austères et rigides intellectuels - et je dois avouer que, parfois ce cliché n’est pas dénué de vérité. Et pourtant, j’ai trouvé en beaucoup de mes frères une discrète, réelle et authentique tendresse.

J’aimerais évoquer ici le souvenir de René-Claude Baud, un jésuite bâti comme une tour que j’ai connu à Lyon durant mon noviciat. René-Claude a passé de nombreuses années comme aide-soignant dans les services d’urgence d’un hôpital; la délicatesse de sa présence attestait l’humanité qu’avait fait croître en lui sa relation aux patients lorsqu’il était avec eux confronté quotidiennement à la présence nue de la vie et de la mort. Ignace et ses premiers compagnons n’avaient pas donné de tâche plus précise aux Jésuites que celle d‘«aider les âmes», comme ils aimaient à le dire lorsque l’Ordre fut fondé autour des années 1530-1540. Cette orientation générale se traduisit, tôt dans l’histoire des Jésuites, par ce qui a été appelé les «ministères de la consolation». «Consoler» était un maître-mot pour Ignace: consoler quand vous prêchez et confessez, quand vous visitez des prisonniers et des malades, quand vous réconciliez des ennemis (ces tâches furent vraiment les premières missions que les Jésuites entreprirent) et même aussi quand vous enseignez…

Il y avait un fondement spirituel, et même mystique, dans cet accent mis sur la consolation. L’expérience qu’Ignace a voulu nourrir avec les Exercices spirituels est celle du Christ qui console, Celui qui en vient à guérir nos plus secrètes blessures et deuils quand on s'ouvre progressivement à sa présence au fond de notre cœur. Lorsqu’il invite à méditer sur sa Résurrection, Ignace demande à l’exercitant de considérer l’œuvre de consolation que le Christ assume en la comparant à la façon dont des amis ont l’habitude de se consoler les uns les autres. Une consolation profonde, réelle, immense et souvent inattendue, c’est ce que les Exercices sont destinés à apporter au retraitant. Cela va de pair avec un affinement et une amplification non pas de notre raison mais plutôt de nos affects. Ignace lui-même était un « affectif » comme il l’a été rapporté par ses amis qui se rappellent l’avoir vu assis la nuit sur le toit de la résidence jésuite à Rome en train de contempler les étoiles, des larmes coulant sur ses joues. L’un de ses compagnons écrivit: « En regardant une plante, un feuillage, une feuille, une fleur, n’importe quel fruit, en examinant n’importe quel petit vers de terre ou n’importe quel autre animal, il s’élevait au-dessus des cieux.» Les larmes de la consolation étaient si abondantes chez Ignace qu’il demanda la grâce de ne plus en recevoir, par crainte d’en perdre la vue.

Il est sûr qu’une telle inspiration, très proche de l’esprit de saint François d’Assise, l’un des saints préférés d’Ignace, a souvent été trahie dans la Compagnie de Jésus. Cependant, elle est toujours restée présente, parfois comme une source sous la terre. Le pape François me semble avoir puisé à cette source et en partager maintenant l’eau avec le monde entier. Je me réjouis profondément que ce qu’il commence par proclamer et par montrer est la priorité, pour la vie comme pour la foi, de la tendresse et d’une consolation éprouvée en l’intime du cœur.

Benoît VERMANDER, sj