Les moines des premiers temps du christianisme avaient un nom pour décrire ces questions : l'acédie. La pensée de l'acédie, intrusive, vise à expulser le moine de sa cellule, alors qu'il l'avait choisie comme le lieu d'unification de sa vie devant Dieu. L'acédie, qui peut frapper chacun de nous, vise à expulser du temps présent et du lieu où est celui qu'elle attaque. Elle le fait regretter le passé, remettre en cause son choix, trouver l'herbe plus verte dans le champ d'à côté. La question qu'elle pose, insidieuse, se déguise : « Ne devrais-tu pas partir, pour ton bien, pour le bien des autres, pour la gloire de Dieu ? » Alors qu'en fait, au fond, la véritable question est la même qu'au premier jour : « Que veux-tu ? »

Le démon de l'acédie, qui est appelé aussi « démon de midi » est le plus pesant de tous ; il attaque le moine vers la quatrième heure et assiège son âme jusqu'à la huitième heure. D'abord, il fait que le soleil paraît lent à se mouvoir, ou immobile, et que le jour semble avoir cinquante heures. […] En outre, il lui inspire de l'aversion pour le lieu où il est, pour son état de vie même, pour le travail manuel et, de plus, l'idée que la charité a disparu chez les frères, qu'il n'y a personne pour le consoler. Et s'il se trouve quelqu'un qui, dans ces jours-là, ait contristé le moine, le démon se sert aussi de cela pour accroître son aversion. Il l'amène alors à désirer d'autres lieux, où il pourra trouver facilement ce dont il a besoin, et exercer un métier moins pénible et qui rapporte davantage ; il ajoute que plaire au Seigneur n'est pas une affaire de lieu : partout, en effet, est-il dit, la divinité peut être adorée. Il joint à cela le souvenir de ses proches et de son existence d'autrefois, il lui présente combien est longue la durée de la vie, mettant devant ses yeux les fatigues de l'ascèse ; et, comme on dit, il dresse toutes ses batteries pour que le moine abandonne sa cellule et fuie le stade. Ce démon n'est suivi immédiatement d'aucun autre : un état paisible et une joie ineffable lui succèdent dans l'âme, après la lutte.1

Après cette description quasi clinique des « symptômes » de l'acédie, Évagre propose des remèdes pour persévérer dans la cellule : le travail manuel, pour dompter le temps qui ne passe plus ; le soin du corps et la pensée de la mort pour retrouver le lieu spirituel par excellence, le corps, temple de l'Esprit ; les larmes pour briser le cœur endurci par l'épreuve ; et enfin la rencontre avec un ancien, une personne non pas plus âgée mais lucide sur la nature de l'acédie pour l'avoir traversée elle-même. Les moines contemporains considèrent l'acédie comme un passage nécessaire que tous nous traversons, à un moment ou à un autre. En connaître l'existence, c'est pouvoir la nommer quand cela nous arrive : il arrive un moment où l'idéal de vie que nous avions choisi se défait, de façon plus ou moins violente. Et tant mieux, car la vie réelle et l'idéal n'ont que peu à voir.

L'acédie est peut-être une maladie des yeux, une sorte d'astigmatisme qui déforme le réel ou plutôt le fait voir en miroir déformant. Cette pensée intrusive fait geindre le supérieur qui ne trouve pas ses frères assez obéissants, elle fait geindre le moine qui trouve ses frères peu charitables, en tout cas tellement moins que ceux d'à côté. Elle fait geindre l'épouse contre l'époux et l'époux contre l'épouse. Mais l'acédieux est aussi celui qui ne fait rien puisque la Providence se charge de tout ; celui qui laisse l'avenir s'effondrer et ne laisse aux suivants que des miettes, faute d'avoir affronté le présent avec courage.

1 Évagre le Pontique, Traité pratique ou Le moine, Cerf, « Sources chrétiennes », n° 170, 1976, chapitre 12, pp. 521-527.