par Marie Balmary, Psychanalyste, Paris.
A récemment publié : Abel ou la traversée de l’Éden (Grasset, 1999), Le moine et la psychanalyste (Albin Michel, 2005) et Freud jusqu’à Dieu (Actes sud, 2010).
Derniers articles parus dans Christus : « Être femme, un manque précieux » et « Se haïr, se trouver » (n°210HS, mai 2006).
Parution initiale du présent article (revu et amplifié) : janvier 2000.
 
Un sujet d’étonnement pour les lecteurs au long cours de la Bible, c’est qu’au fur et à mesure de leurs voyages dans les textes, ce qu’ils croyaient évident cesse de l’être. Il est vrai que bien des disciplines apportent du nouveau à notre lecture. Parmi elles, la psychanalyse, en ouvrant de nouvelles voies d’écoute et d’interprétation pour nos symptômes et nos rêves, peut aussi, avec ses outils presque neufs – un siècle à peine –, apporter sa contribution au déchiffrage des mythes et récits originaires.
Ce qui arrive au psychanalyste lisant la Bible est assez prévisible. Dans son cabinet, il est là pour écouter le désir enfoui, la mémoire refoulée en ceux qui viennent lui parler. Il entend les questions que seuls les enfants et les poètes osent poser ouvertement, mais que l’inconscient continue d’adresser tout au long de la vie à qui veut l’entendre. Ainsi se trouve-t-il convoqué à explorer ces voies du désir humain, à essayer de répondre aussi pour lui-même à ces interrogations premières, auxquelles sa pratique de la relation et de la parole ne lui permet guère d’échapper très longtemps. En ce qui concerne la création, une question de ce genre m’est proposée aujourd’hui, simple et en cela redoutable : on dit que Dieu est Père. Qu’est-ce que cela veut dire ? N’est-il pas aussi Mère ? Si Dieu est Père et non Mère, où est alors la Mère de l’humanité ?
 
Créer, un verbe intraduisible
 
Il me faut, malgré la modestie de cet article, repartir du commencement : « Au commencement, Élohim créa les ciels et la terre. »
Ces mots que nous connaissons par cœur me posent aujourd’hui question. Que signifie le verbe hébreu bara que nous traduisons ici par « créer » ? Nul, je crois, ne peut le dire, et pour une raison simple : bara est exclusivement réservé à Dieu dans la Bible. Il rejoint en cela le mystère du nom imprononçable. Contrairement à notre verbe « créer », aucun humain n’est jamais sujet de ce verbe bara. Aucune comparaison, donc, aucune transposition dans le champ de notre expérience n’est possible. Je ne vois plus aucune traduction, aucune prise immédiate pour en comprendre la signification. Il ne me reste qu’à laisser pour le moment ce verbe tel quel, sans le comprendre (« Au commencement, Élohim bara les ciels et la terre ») et demander, à la suite du récit biblique, ce que je...

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