Seuil, 2021, 144 p., 14 €.

C'est pour réagir contre l'atmosphère d'intolérance si préjudiciable au débat public que Jean Birnbaum, directeur du « Monde des livres », publie ce Courage de la nuance, montrant que les plus vindicatifs ne sont pas nécessairement les plus audacieux. Plutôt que de se livrer à un propos abstrait, l'auteur nous offre une galerie de portraits de penseurs, d'écrivains ou de témoins qui ont su incarner cet art de la nuance, à la fois par leurs écrits et leur vie même. À leur propos, on pourrait parler de liberté spirituelle, même si ceux-ci ne se réclament pas d'une confession, pour la plupart. Si l'on ne s'étonne pas d'y trouver Albert Camus toujours sur la ligne de crête, Raymond Aron analyste lucide des conflits du monde ou George Orwell s'inquiétant des phénomènes totalitaires, si toute la place est laissée à une Hannah Arendt soucieuse des amitiés intellectuelles et au regard acéré du sémiologue Roland Barthes, on se réjouit beaucoup de voir autant valorisées ici les figures engagées de Georges Bernanos et de Germaine Tillion. C'est sans doute grâce à sa profonde connaissance de l'âme humaine et de ses abîmes que le chrétien Bernanos a pu dépasser des clivages trop faciles pour dénoncer des situations d'oppression, comme durant la guerre civile espagnole, ou s'élever contre les dangers du monde technique. Quant à la belle figure de Germaine Tillion, résistante et déportée, soucieuse de vérité dans son travail d'ethnologue, consciente de la fragilité humaine, elle sera en butte aux attaques des deux camps durant la guerre d'Algérie. Où l'on voit que la nuance n'a rien de la mollesse. Un essai salutaire et bienvenu.