Ni plus ni moins que les autres dispositions spirituelles, l'« abandon » ne manqua point d'être bouleversé par le passage du Moyen Âge aux Temps modernes, autrement dit d'une humanité tout enclose en Dieu à une humanité ouverte à soi-même, à sa propre nature, autonome, sans recours systématique au surnaturel. Avec excitation mêlée d'angoisse, hommes et femmes constatèrent l'ampleur de leur solitude et, par là, découvrirent la solitude du Christ et celle de la Vierge, jointe à la distance irréductible avec leur Créateur.

Quand le monde en vint donc à se vivre comme un vaste orphelinat, compte tenu du « lâchage » de Dieu à perpétuelle demeure, il fallut bien trouver les moyens de se réorienter. Les Espagnols consacrèrent dès lors un siècle et demi (1500-1660) à comprendre, saisir, intérioriser ce qui leur était tombé dessus de la sorte. Très vite, deux tendances émergèrent : le dejamiento (« lâchance ») et le quedamiento (« demeurance »), mots instables, en recherche, à l'image des attitudes qu'ils tentaient de cerner et qui révélaient des relations au monde – et donc à Dieu – fort différentes.

Les premiers à expérimenter cette « lâchance » furent lesdits alumbrados (« illuminés ») qui se composaient surtout de laïcs issus de familles juives converties, tels María de Cazalla et Pedro Ruiz de Alcaraz, dont on n'a gardé trace qu'à travers leurs réponses aux inquisiteurs et les écrits des franciscains qui les accompagnèrent un moment, tels Francisco Órtiz et Francisco de Osuna, avant de se séparer d'eux sitôt qu'ils les virent mal tourner. En quel sens ? Il semble que si, dans un premier temps, leur mode de vie tâchait de se conformer à celui de l'Église primitive, en continuelle union mystique avec le Christ, ils eurent tendance, dans un second temps, à estimer avoir atteint un tel degré de perfection que le moindre élan de leur chair et de leur esprit leur paraissait provenir de l'Esprit, dût-il clairement contredire l'ascèse, la purification qu'ils s'étaient imposée de prime abord. Peu à peu, leur « lâchance » se transforma en « relâchement », abandon à l'action tous azimuts et toute honte bue. Exercer quelque discernement que ce fût à cet égard eût été prêter main-forte au raidissement ô combien honni.

C'est dans la mouvance franciscaine que se répandit l'autre attitude, la « demeurance » (quedamiento). Le verbe quedarse est d'une racine proche d'aquietarse (« se calmer », « se rassér...

La lecture de cet article est réservée aux abonnés.
COMMENTAIRES
Vous devez être connecté pour poster des commentaires.