Le Passeur, 2020, 288 p., 20,90 €.

Avec la pandémie de Covid-19, la question de la vulnérabilité humaine a fait retour de manière massive chez nos contemporains. D'où le souci du philosophe Bertrand Vergely d'interroger celle-ci, avec ses ambiguïtés mêmes : venant du latin vulnus qui signifie « blessure », le terme de « vulnérabilité » signifie que nous pouvons tous être blessés. Mais s'il alerte sur une blessure potentielle ou réelle, il renvoie aussi à une double réalité, matérielle et morale. Pour affronter les difficultés de la vie, l'être humain ne doit-il pas faire preuve de force ou du moins concilier le fort et le faible ? Trois parties jalonnent la démarche de Vergely, tout à la fois marquée en filigrane par la tradition orthodoxe et, de manière plus explicite, par les mythes philosophiques et la sagesse imagée des fables de La Fontaine. Un premier temps rappelle la nécessité de l'exigence car, nous dit saint Thomas d'Aquin cité par l'auteur, « la faiblesse n'est pas une vertu ». Au cours d'une vie qui se révèle un combat, nous avons à faire preuve de vigilance et de résistance à l'exemple de Job, qui n'est pas d'abord celui qui se plaint de son épreuve : « À cet égard, il est l'incarnation du principe selon lequel, dans la vie, il faut se battre et se battre sans faille. » Non sans polémique, Vergely s'en prend à une vision de la foi qui exalterait une forme de mollesse : « S'il y a un christianisme profond, il y a un populisme chrétien qui pense bien faire en célébrant la faiblesse. Pour ce populisme, le Christ sur la croix est la preuve qu'il est bien d'être faible et mal d'être fort. » Mais être fort, n'est-ce pas justement sortir d'une logique de héros pour passer à celle du saint, celle qui va permettre de rendre forts les plus faibles ? Dans un deuxième temps, plus attendu sans doute, l'ouvrage invite à être lucide, à accepter la réalité de nos limites. Avec à-propos, Vergely nous ramène au sens premier du mot « précarité », qui vient du latin precatus signifiant « obtenu par la prière ». L'homme qui ne maîtrise rien doit ainsi se confier dans la demande à Dieu, vue comme liberté et apaisement. Accepter ses faiblesses n'est pas se rapetisser mais se grandir : « Si l'on veut devenir fort et heureux, il importe d'avancer dans l'existence les mains nues, sans autre arme que sa loyauté. » Tout un dernier temps propose ainsi une ouverture à la liberté authentique, pour découvrir cette « force oubliée » de la vulnérabilité, cette énergie de la douceur qui rompt avec la violence. C'est la liberté proposée au jeune homme riche de l'Évangile, pour passer de l'obéissance extérieure à l'obéissance intérieure. C'est le paradoxe exprimé par saint Paul, comme l'explique Vergely : « La faiblesse est une force, parce qu'en comparaison de la force à venir, la force est une faiblesse. La vulnérabilité est royauté, parce que la royauté est vulnérable par rapport à la royauté à venir. Saint Paul peut dire cela parce que, rentrant dans son cœur et vivant la présence, il a découvert que l'homme qu'il est n'est rien par rapport à l'homme à venir. »