Marcher en ville, c'est feuilleter l'album infini de la Création à travers les visages qui se révèlent. La marche au coeur des mégapoles contemporaines peut se faire comme une prière et donner à comprendre qu'une immense bénédiction est accordée précisément en ce lieu.

Des villes du Mississipi de Faulkner au Dublin de Joyce en passant par le Londres de Virginia Woolf et le New York de Paul Auster, une littérature surabondante révèle avec mélancolie le contraste entre la conscience intime du sujet et l'hypertrophie insensée d'un tissu urbain sauvage, anonyme et tentaculaire. À la fin, elles dressent une écriture de l'agoraphobie où l'homme se sent lourdement seul face à l'empire vertigineux de la cité moderne.

Mais il est une autre écriture possible de la ville que l'identité narrative romanesque, une écriture vagabonde mais aux aguets d'un « intérieur » du monde, et qui, pour mieux s'y orienter, se contente de traces et d'impromptus, de gestes épars, de bribes et de miettes ; elle a pour elle la légèreté d'un voyage toujours en train de se faire et la tendance à ne pas tout noyer sous le flot ininterrompu de la fiction. Avec Walter Benjamin, Madeleine Delbrêl et beaucoup de poètes, inconnus ou célèbres, une telle évocation de la ville ramasse les fragments et les brisures de son histoire sans s'inquiéter d'en recomposer une unité globalisante d'apparence exhaustive ; elle consent, au contraire, à l'inachevé, à l'abscons et au bizarre. Elle ne montre la ville qu'à partir d'esquisses sans recourir à un art du portrait qui pourrait décolorer l'humilité des nombreux antihéros de l'ombre, dont une telle écriture aime à silencieusement se nourrir.

Cette littérature mineure se situe entre poésie et littérature spirituelle. Elle ne jouit pas de la présence mystique d'une écriture qui, par sa foi p...


La lecture de cet article est réservée aux abonnés.