Lorsqu'il arrive à Nazareth, ce 5 mars 1897, Charles de Foucauld est méconnaissable. Le saint-cyrien cynique et noceur est devenu un ascète fervent et solitaire, l'explorateur médaillé de la Société de Géographie pour sa Reconnaissance au Maroc s'est transformé en simple pèlerin et le vicomte en valet. Quant à son allure, elle le fait davantage ressembler aux « clochards célestes » qu'aux pieux voyageurs qu'il croise sur son chemin. C'est lui-même qui s'est imposé cette métamorphose. A la supérieure des clarisses qui le reçoit, il demande d'être accepté comme un humble domestique accomplissant de tâches serviles, pourvu qu'on le laisse vivre en ermite et assister aux offices. Non, il ne désire pas habiter le petit logement du jardinier, il préfère se réfugier dans une cabane en planches destinée à abriter des outils. C'est là qu'il va passer, dans un dénuement extrême, trois années de contemplation.

Les méditations de Nazareth


Bien qu'elles aient été rédigées très tôt dans son itinéraire spirituel et malgré leurs naïvetés et leurs imperfections, les abondantes méditations de Charles de Foucauld forment l'essentiel de sa « doctrine spirituelle ». En effet, c'est la vie même de « Frère Charles » qui deviendra enseignement et doctrine. Car dès la période de Terre Sainte terminée, en 1900, les méditations s'amenuisent jusqu'à se tarir complètement durant l'époque de Tamanrasset (1905-1916). Charles tient un journal, il s'attelle à ses travaux sur la langue touareg et entretient une correspondance vaste et variée, principale source de renseignements sur la façon qu'il a de vivre les événements qu'il provoque ou traverse. Pourtant c'est toujours le même souffle, les mêmes intuitions centrales, les mêmes références évangéliques qui forment la trame de sa vie et de son action.
Rien d'étonnant à ce que ces méditations aient été l'objet de très nombreuses éditions et que leur contenu ait été amplement cité par tous ceux qui furent attirés par la vie du « frère universel ». Or c'est là qu'apparaît ce terme étrange d'« abjection ». Charles de Foucauld désigne par ce mot une vertu qu'il place au coeur même de sa vie spirituelle. Dans notre langage actuel, l'abjection ne désigne rien d'autre que ce qui est vil, méprisable, repoussant, que ce soit physiquement ou moralement. A l'époque où Charles écrit le terme, emprunté à la littérature spirituelle des XVT et XVIIe siècles, désigne d'abord la situation d'exclusion totale où se trouve le Christ outragé, soumis à une peine infamante, rejeté par ceux pour lesquels il offre sa vie. La vertu d'abjection consiste à accepter, à la suite du Christ cette humiliation suprême : « O mon Dieu, faites-moi comprendre cette sainte abjection qui fut tellement votre lot sur la terre, tellement votre lot dans ce Nazareth ; faites-la-moi comprendre, aimer, pratiquer, cultiver, cette sainte et bénie abjection, soeur de l'humilité, fille du mépris de soi et du mépris du monde, con...
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