Aussi loin que je remonte, il me semble que mon premier contact avec la télévision fut à l'occasion des funérailles de Winston Churchill. Mes parents n'avaient pas la télévision : nous allions la voir chez mes grands-parents. Il est amusant de constater que cet objet moderne par excellence a fait son entrée dans la famille où on l'attendait le moins, sous les yeux de ma grand-mère, femme du Nord, excellant à la confection de tartes et qui ne savait rien faire d'autte. A l'époque des funérailles du Vieux Lion, si mon souvenir est exact, mes grands-parents n'avaient fait que louer l'appareil — c'est ensuite qu'ils firent l'acquisition d'un poste. Il avait été jugé nécessaire que nous fussions les téléspectateurs de ce grave événement et je revois très bien dans mon souvenir la marche lente des grenadiers de part et d'autre du cercueil. Il s'agissait là d'un moment exceptionnel qui, dans l'esprit de mes parents et de mes grands-parents, faisait naturellement écho à l'expérience de la guerre : c'était pour eux une sorte de récapitulation, une conclusion, un dernier mot majestueux ; moi, j'avais aussi une conscience de ce qu'avait représenté Churchill, je savais qui il était, j'avais vu les photos, le cigare, le V de la main, j'arrivais à temps pour le final. La télévision, je ne la pratiquais pas pour les raisons que je viens de dire ; elle est arrivé chez mes parents beaucoup plus tard, j'étais devenu un lycéen, je m'intéressais à d'autres affaires que l'on ne voyait pas sur l'écran. C'est chez mes grands-parents, accessoirement chez une voisine, que j'avais suivi, chaque dimanche soir, les épisodes de Thierry La Fronde, chaque jeudi après-midi les aventures de Zorro et Ivanohé, et j'aurai garde d'oublier, bien entendu, la Piste aux Etoiles. Pour le reste, les livres m'avaient occupé exclusivement. Les livres et la musique, mais ceci est une autte histoire.

Pas de souvenir télévisuel précis concernant l'assassinat de John Kennedy : normal, puisqu'il s'agissait de « direct ». C'est la radio et les journaux qui étaient encore les premiers, Paris Match, la succession tragique des images, Kennedy portant la main à sa gorge, Jackie penchée sur lui dans son tailleur rose, etc. Voir cela à la télévision était trop lourd pour nous : au fond, notte rapport à l'écran était du même ordre que celui que nous avions avec le cinéma ou le théâtre. On s'habillait pour aller voir la Piste aux Etoiles comme nous nous serions habillés pour aller à une séance du cirque Pinder. On ne s'habille pas pour aller aux « informations ». C'est peu à peu que ce « timing » s'est installé et a fini par s'imposer. Tout le temps de mon adolescence, je n'ai eu de rapport à l'actualité que par la radio : voix grésillantes des correspondants à Alger, à Pnom Penh, à Amman. Je me souviens d'avoir écouté la course de Jazy aux Jeux Olympiques de Tokyo — en 1964 —, l'oreille collée au poste : je voyais la course à ma façon et c'était tout le talent du journaliste de me la faire voir avec des mots. Encore aujourd'hui, je préfère suivre un match de rugby à la radio plutôt qu'à la télévision. La voix est épique, l'image jamais. Et même à la télévision, lorsque l'action devient elle-même épique, c'est encore grâce à la voix qu'elle le devient vraiment. Personne n'imagine regarder un match sans une voix pour le porter. Faites l'expérience, coupez le son, laissez l'image, il n'y a plus rien à voir.

Je franchis les années, je me transporte jusqu'à ce jour fatidique du 11 septembre 2001. A l'époque, je travaille dans un grand hebdomadaire. C'est le début de l'après-midi, je rentre de déjeuner. Une amie journaliste m'appelle au téléphone, elle me demande si je vois ce qu'elle est en train de voir, je ne sais pas de quoi elle me parle. Je demande à quelqu'un d'ouvrir un poste, c'est le moment de la seconde attaque, mais personne n'arrive à penser qu'il puisse s'agir d'une attaque. Pendant un moment, assez long, l'image nous arrive sans message, on ne sait pas de quoi il retourne. Peut-êtte s'agit-il d'un film ? D'un fait divers ? Monstrueux, certes, mais divers tout de même. La voix du journaliste se fraie un chemin vers l'impensable, les tours s'écroulent, il y a des milliers de morts, on voit des gens se jeter dans le vide. L'image est hallucinante, elle est vertigineusement implacable dans sa banalité ; c'est comme si l'image me disait : « Mais oui, cher monsieur, vous voyez bien ce qui a lieu : un crime d'échelle supérieure voulu comme tel. »
Ce n'est pas le lieu ici d'épiloguer sur les raisons folles du terrorisme et sur celles qui font de l'Amérique un bouc émissaire de premier choix. Ce qui m'intéresse ici, c'est en quoi l'image me percute, moi, au plus profond. Je suis allé à New York, j'ai pris l'ascenseur pour monter en haut du World Trade Center et admirer cette ville unique au monde, à l'heure du crépuscule. Je repense à ces moments en considérant, incrédule, les fumées du désastre. Ce que l'image met en évidence, pour moi, c'est mon amour de l'Amérique, résumé là tout à coup, d'un seul bloc. Je suis, comme l'on dit, bouleversé.
Je sais, j'entends l'objection : et les auttes, ceux qui n'ont pas CNN pour les filmer ? Je leur réponds que les enfants biafrais que nous avons vu errer, squelettiques, dans le désert africain me renvoyaient à un autre amour, pas moins fort : ils étaient les premiers que nous voyions ainsi. Depuis, nous en avons vu, hélas, beaucoup d'autres et je sais gré à la caméra de télévision de me les avoir monttés ; à chaque fois, l'émotion menait à une question d'amour. Quel amour ? Pour l'Amérique, je sais. Pour les enfants mourants, je sais moins : il y a une honte, la conscience de ne pouvoir les rejoindre autrement que dans la passivité du regard. Et cependant, cette passivité n'est pas nulle puisqu'elle me dérange. Il y a une banalisation vertigineuse et il y a aussi le contraire d'une banalisation. Je me découvre « frère », de très loin : ce n'est pas rien.

Autre chose : Patrick Dils, chez Ardisson. Il parle, on l'écoute, un silence qui s'installe tout à coup et que l'on sent, que l'on pourrait toucher de la main. Dans un instant, Dils sera remplacé sur le plateau par Karl Lagerfeld. Quel rapport ? Aucun, vraiment ? Je ne sais pas, il faut voir, c'est intéressant de se poser la question. J'hésite dans mon sentiment : tantôt je pense que la télévision est une machine à dissoudre ; tantôt je pense le contraire : que, dans son obscénité à ne pas faire de détail, elle transmet en même temps une certaine nudité, un « en vrac » qui pourrait, à la limite, servir de vanité au sens où le xviie siècle emploie ce mot.

Certainement, la télévision est le miroir le plus fidèle de notte nihilisme ; en somme, elle dit la vérité. Peut-on aimer cette vérité ? Je ne crois pas. Il est impossible d'aimer ce qui nie la possibilité d'aimer. En revanche, il est très possible de connaître cela, de le savoir : il me paraîttait indispensable, pour un apprenti mystique de notre temps, de regarder, au moins une fois par jour, une émission de Jean-Pierre Foucault. Il y aurait là un exercice spirituel inédit, qu'il faudrait coupler, immédiatement après, avec la lecture d'un Père du désert, voire une bonne rasade de Cioran, mettons même un chapitre de Saint-Simon. A Versailles, au temps du Grand Siècle, la télévision règne : il faut en être, il est absolument obligatoire d'être invité sur le plateau. Malheur à celui qui n'en est pas ! Il ne va même pas en enfer, on l'envoie en province, c'est pire.

Je ne suis pas pour l'anathème concernant cet objet magique qui me fit voir le cercueil de Churchill Les anathèmes sont des aveux de fascination : je plains ceux qui les pratiquent, cela prouve qu'ils sont dans un état bien pire que le mien. Je suis pour une familiarité régulière avec l'obscénité du monde. Qu'on le veuille ou non, la télévision garde un formidable pouvoir d'obscénité : c'est par elle que la boue du monde s'écoule, c'est par elle que je suis en relation avec cette boue, cette image de boue plutôt. A quoi cela servirait-il de parler de spiritualité à l'écart de cette boue ? Méfiance ! Méfiance à l'égard de ces beaux esprits qui me disent avoir gardé leur pureté originelle en refusant d'ouvrir leur porte à l'objet maudit. Ils protègent leurs enfants, c'est bien, ils ont raison. Moi aussi, je les protège à ma manière en ne dissimulant jamais ce que je pense au sujet de ce qui est montré. Nullité inouïe du Loft, mille auttes exemples possibles. Mais aussi : soudain, cette famille de gorilles, saisie par la caméra d'un explorateur. L'étrangeté abyssale du monde animal : je suis mis en présence de cette étrangeté, sans crier gare. Il y a un instant, je pensais à autre chose, je ne sais plus, à un palais vénitien, à une femme, à la Seine, et voilà les gorilles : j'aime ce brutal passage d'un monde à un autte, j'aime cette mise en présence aveugle, qui me donne des nouvelles d'une famille de gorille quelque part en Afrique. J'aimerais unebande d'images de la sorte qui défilerait en permanence pour moi comme les derniers cours de la Bourse sur Broadway. Il me semble que ces nouvelles perpétuelles du monde en cours devraient être l'activité principale de la télévision. Voilà le fond de ma pensée : le monde tel qu'il va, dans son chaos de splendeur. Pour le reste, je préfère les livres.