Témoignage de confiné

Entre la boulangerie et le théâtre, s'échelonnait l'ensemble des biens dits « essentiels ». Parce qu'on y servait du pain, nul n'a jamais imaginé que les boulangeries puissent être fermées, même pour raisons sanitaires. À l'inverse, bien qu'une certaine distanciation sociale s'y pratiquât bien avant la crise, peu de voix se seront élevées contre la fermeture des théâtres. Entre ces deux extrêmes, où situer la messe ? À la droite du théâtre, moins essentielle que lui parce qu'elle relève du cultuel, qui touche une communauté particulière, et non du culturel qui s'adresse potentiellement à tous ? Ou bien à gauche de la boulangerie, plus essentielle que tout puisque l'homme, par essence, est aussi, et peut-être surtout, un esprit qui ne se nourrit pas que de pain ?

Au premier abord, la messe est plus proche du théâtre que de la boulangerie puisque, sans ce cérémonial de la consécration qui n'est que du théâtre pour celui qui n'y croit pas, le pain n'a aucune valeur. En effet : entre l'hostie non consacrée et une bonne baguette sortie du four, le choix est vite fait… Mais la messe s'éloigne d'autant du théâtre puisqu'il y faut tout de même du pain, mangé, « manduqué ». Il faut ce lien charnel avec un Dieu qui fait tomber son corps et son sang dans la bouche des bons et des méchants. La messe n'est ni la boulangerie, ni le théâtre et, cela étant vraiment dit, elle mêle l'une à l'autre et bouleverse ainsi notre échelle des biens essentiels. Il fut en effet objecté aux catholiques qu'il ne leur était pas interdit d'aller prier dans des églises ouvertes. Mais les catholiques voulaient à la fois la matière et le geste : le pain, « fruit » (comme celui du boulanger) « du travail des hommes », et la scénographie de sa consécration.

Mais alors, le pain eucharistique, un bien essentiel ? On a pu le soutenir en alléguant qu'il faut respecter les croyances individuelles, surtout celles historiquement ancrées dans notre pays. Ce n'est pas pour ce genre d'arguments que j'ai personnellement engagé ma voix pour la reprise du culte. En prenant publiquement la parole, lors de la manifestation qui s'est tenue à Strasbourg en novembre 2020, je refusais par-là de revendiquer un droit. Je ne voulais ni crier à la christianophobie, ni participer à une marche de la visibilité catholique… Plus intéressant était de constater que chacun, qu'il manifestât pour la reprise des cultes ou qu'il trouvât cela suspect, était mis en demeure de se demander ce qui se joue lors d'une messe. Par quoi tient-on au pain eucharistique ? Un vrai « pratiquant » dira que cela va de soi. Mais comment cela va-t-il de soi ? S'il est un bien ess...


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