Postface de Bernard Bouyssou, Bayard, 2020, 320 p., 18,90 €.

La critique de la société technicienne qu'il a pu développer voici quelques décennies conduit à l'actuelle redécouverte de l'œuvre de Jacques Ellul (1912-1994), historien du droit, sociologue et théologien protestant. Dans ce texte inédit, transcrit à partir d'un séminaire donné sur l'épître de Jacques en 1978, l'auteur s'attaque au commentaire d'un écrit qui n'a pas toujours eu bonne presse dans la tradition réformée, Luther l'appelant même « l'épître de paille ». Saint Jacques, on le sait, semble insister davantage sur les œuvres que sur la foi, d'une plume radicale et jugée brutale pour certains. Si, plus près de nous, un théologien comme Dominique Collin a pu souligner combien cette lettre invite à ranimer « une foi qui serait désactivée de toute mise en œuvre1 », pour mieux « ébranler la suffisance du monde », Ellul quant à lui tente de dégager la logique interne de celle-ci en la commentant verset par verset. Au départ, l'épître semble vouloir répondre à des questions diverses comme le service des autres, l'épreuve de la foi, la souffrance, le rapport à l'argent. On s'attendrait donc à recevoir une leçon de morale, mais saint Jacques, explique Ellul, nous invite d'abord à vivre dans la joie l'épreuve du croire, à accueillir la Parole comme une création nouvelle. Surtout, il propose « d'entrer dans la loi de liberté », comme saint Pierre dans les Actes des Apôtres, convié à consommer des aliments impurs. N'est-ce pas la vraie manière d'accueillir la grâce, donnée au départ, et qui va entraîner du coup un changement de nos pratiques et de nos manières de vivre ? Si Jacques apparaît si intransigeant, si dur sur les riches par exemple, c'est parce qu'il mesure l'enjeu de cette transformation de nous-même, opérée par cette grâce donnée et reçue. Loin d'être une obligation morale, la foi ouvre à une promesse, et il s'agit de vivre celle-ci au cœur d'une existence qui unifie le croire et l'agir. C'est participer ainsi du salut incarné par le Christ, chemin de vie, de vérité et de liberté. « La liberté dont il s'agit, c'est d'abord la liberté de Dieu qui n'obéit à rien. La théologie de Jacques est rigoureuse. Dieu, montre l'épître, nous sauve par pure grâce, il n'obéit à rien. Le salut que Dieu nous donne n'est pas lié au bien ou au mal que nous faisons. Dieu est libre dans le salut qu'il accorde. » Tout en insistant sur des thèmes chers à la tradition protestante (la Parole, la grâce, etc.), Jacques Ellul aide à dépasser surtout l'opposition récurrente entre la foi et les œuvres, pour retrouver la puissante dynamique présente dans cet écrit biblique.

1 Cf. D. Collin, Croire dans le monde à venir. Lettre de Jacques à nos contemporains, Fidélité, 2020, p. 9.