Jusqu'à la fin du Moyen Age, et très particulièrement dans la tradition monastique, la lecture avait pour objet l'Ecriture Sainte, Ancien et Nouveau Testament, et ses commentaires patristiques. Cette "lectio divina" était tellement liée à la méditation et à la prière qu'elle était rangée au nombre des "exercices spirituels", par opposition aux "exercices corporels" que sont les jeûnes, veilles et travaux manuels. "Exercice", c'est-à-dire lecture méthodique, quotidienne, orientée vers l'éveil de l' "affectus", affections spirituelles qui portent à l'amour de Dieu. Si l'on adonne à la lecture, écrivait un contemporain de saint Bernard, "que ce soit moins pour la science que pour la saveur (non tam scientiam quam saporem)", selon une expression qui deviendra classique.

A cette même époque, Guillaume de Saint-Thierry, ancien abbé du monastère du même nom, près de Reims, et ami de saint Bernard, soutient la ferveur des chartreux installés récemment dans les Ardennes voisines et leur laisse un écrit : la Lettre aux Frères du Mont-Dieu (1144)1, mieux connue sous le nom de Lettre d'or, dont  l'influence sur la spiritualité médiévale sera considérable. Dans cette lettre, Guillaume montre bien le but de la lectio divina : limitée à l'Ecriture (et à quelques vies des martyrs), sa finalité est de faire communier aux sentiments spirituels, à l' "esprit" de l'auteur inspiré. Elle est ordonnée à la prière et à la contemplation selon une gradation qu'exprimait à la même époque Guigues II le Chartreux , successeur de saint Bruno : lectio, meditatio, oratio, contemplatio.

Par la suite, lorsque la distinction entre spiritualité et théologique ira croissant, la lectio répondra à des finalités diverses, intellectuelle, morale, pastorale... Avec le "devotio moderna" qui marque, à l'aube de la Renaissance, la sortie de la spiritualité hors de cloîtres, la lectio divina deviendra la "lecture spirituelle"  du chrétien lettré fervent, avec son souci d'intériorisation, sa dimension psychologique, ses auteurs désignés (Augustin, Cassien, Bernard, Grégoire, Bonaventure, l'Imitation de Jésus Christ...). Cette lecture, dès lors, ne sera plus vécue comme une préparation immédiate à l'oraison, mais comme un exercice autonome visant le progrès spirituel. Si, selon Alphonse Rodriguez, auteur jésuite du debut du XVIIe siècle, la lecture reste la soeur et la compagne de l'oraison, elle est plus largement "la nourriture spirituelle de l'âme, elle la fortifie contre les tentations, donne la lumière à l'entendement, stimule et enflamme la volonté, cause une allégresse véritable...".

Cette distinction, sinon séparation, dévait par la suite, après le crépuscule des mystiques de la fin du XVIIe siècle, donner lieu à une multitude de commentaires souvent coupés des Ecritures, plus moralisants que spirituels, et dont n'émergerait qu'un petit nombre d'écrits de valeur. Il est bon de se rappeler aujourd'hui, alors que le Concile a très consciemment voulu la restauration de la lecture des Ecritures, le lien que la tradition a toujours voulu entre lectio divina, oraison, vie liturgique et vie spirituelle. Ainsi que le rappelle et la Constitution sur la Révélation divine, la Parole de Dieu se présente comme la solidité de la foi, la nourriture de l'âme, la source pure et intarissable de la vie spirituelle. C'est pourquoi le Concile exhorte tous les chrétiens à acquérir, par la lecture fréquente des divines Ecritures, une science éminente de Jésus Christ (Ph 3,8), car, comme le disait saint Jérôme, "ignorer les Ecritures, c'est ignorer le Christ".

"Qu'ils approchent donc de tout coeur le texte sacré lui-même, poursuit la Constitution Dei Verbum, soit par la sainte liturgie, qui est remplie des paroles divines, soit par une pieuse lecture, soit par des cours faits pour cela ou par d'autres méthodes qui, avec l'approbation et le soin qu'en prennent les pasteurs de l'Eglise, se répandent de manière louable partout de notre temps. Mais la prière - qu'on se le rappelle - doit accompagner la lecture de la sainte Ecriture pour que s'établisse un dialogue entre Dieu et l'homme."

 C.F.

 

A des heures déterminées, il faut vaquer à une lecture déterminée. Une lecture de rencontre, sans suite, trouvaille de hasard, bien loin d'édifier l'âme, la jette dans l'inconstance. Accueille à la légère, elel disparaît de la mémoire plus légèrement encore. Au contraire, il faut s'attarder dans l'intimité de maîtres choisis et l'âme doit se familiariser avec eux.

Les Ecritures, en particulier, demandent à être lues et pareillement comprises, dans l'esprit qui les a dictées. Tu n'entreras jamais dans la pensée de Paul si, par l'attention suivie à le lire et l'application assidue à le méditer, tu ne t"imprègnes au préalable de son esprit. Jamais tu ne comprendras David, si ta propre expérience ne te revêt des sentiments exprimés par les psaumes. Ainsi des autres auteurs. Au reste, quel que soit le livre, l'étude et la lecture diffèrent autant l'une de l'autre que l'amitié de l'hospitalité, l'affection confraternelle d'un salut occasionnel.

 

Il faut aussi chaque jour détacher quelque bouchée de la lecture quotidienne et la confier à l'estomac de la mémoire : un passage que l'on digère mieux et qui, rappelé à la bouche, fera l'objet d'une fréquente rumination ; une pensée plus en rapport avec notre genre de vie, capable de soutenir l'attention, d'enchaîner l'âme et de la rendre insensible aux pensées étrangères.

De la lecture suivie, il faut tirer d'affectueux élans, former une prière qui interrompe la lecture. Pareilles interruptions gênent moins l'âme qu'elles ne la ramènent aussitôt plus lucide à la compréhension du texte.

La lecture est au service de l'intention. Si vraiment le lecture cherche Dieu dans sa lecture, tout ce qu'il lit travaille avec lui et pour lui dans ce but, et sa pensée rend captive ou asservit l'intelligence du texte en hommage au Christ. Mais s'il écarte de cette fin, son intention entraîne tout après elle. Il ne trouve alors rien de si saint, de si pieux dans les Ecritures, qu'il n'arrive, par vaine gloire, perversion de sentiment ou dépravation d'esprit, à faire servir à sa malice et à sa vanité. C'est que la crainte du Seigneur doit être au principe de toute lecture des Ecritures : en elle s'affermit d'abord l'intention du lecteur ; de son sein jalllissent ensuite, harminisés, l'intelligence et le sens du texte.

Bref, si tu veux, si tu veux vraiment, à toute heure du jour et de la nuit, tu trouveras cette vertu à ta disposition. Chaque fois que le souvenir de Celui qui a souffert pour toi incline vers la Passion du Christ et ta tendresse et ta foi, tu manges son Corps et tu bois son Sang. Aussi longtemps que vous demeurez, toi en lui par l'amour, lui en toi par l'opération de sa justice et de sa sainteté, tu comptes comme partie de son corps et comme l'un de ses membres (...).

 

Engendré dans l'homme par la grâce, l'amour de Dieu trouve en la lecture son lait, en la méditation son aliment solide, en l'oraison, sa force et sa lumière. A ce propos, rien de meilleur, rien de plus sûr, pour éveiller la vie intérieure de l'homme animal, tout neuf encore dans le Christ, que de lui donner à lire et à méditer la vie extérieure de notre Rédempteur. Qu'on lui apprenne à y découvrir une leçon d'humilité, un stimulant de charité, un amoureux élan de piété. Qu'on lui fasse lire également, dans les saintes Ecritures et les oeuvres des saints Pères, ce qui touche à la vie morale et se trouve être suffisamment clair.

 

On lui fournira de même des vies ou "passions" de saints, où, sans avoir trop à peiner sur le terrain de l'histoire, il puisse toujours rencontrer quelques traits pour exciter en son âme novice l'amour de Dieu et le mépris de soi. D'autres récits historiques sont intéressants à lire, mais n'édifient pas. Ils encombrent plutôt l'esprit et, à l'heure de l'oraison et de la méditation spirituelle, font jaillir de la mémoire force pensées inutiles ou nuisibles. En général, la méditation épouse la forme de la lecture quiprécède. La lecture des pages ardues lasse et ne restaure pas une âme passablement tendre ; elle brise l'attention, émousse le coeur ou l'intelligence.

L'homme animal doit encore apprendre à se tenir le coeur haut levé dans la prière, à faire oraison d'une manière spirituelle, écartant le plus possible de son esprit les corps et les représentations corporelles quand il pense à Dieu.

 

Guillaume de Saint-Thierry († 1148)

 

1. Nous reproduisons, avec l'aimable autorisation de l'éditeur la traduction de Jean Déchanet publiée au Cerf, coll. "Sources chrétiennes", 1975, pp. 239, 241, 281 et 283.