L’Esprit Saint affecte pratiquement tous les aspects de la spiritualité et de la théologie lucanienne. Je vais ici me limiter au thème de la joie comme effet du don de l'Esprit. Remarquons d'abord que Luc a introduit un changement rédactionnel dans l'évangile de Marc. En celui-ci, l'impact que produit l'évangile chez le lecteur est marqué par la crainte, la surprise et le frisson. Ce qui donne à l'évangile de Marc son caractère un peu sombre et déconcertant. Chez Luc, la réaction de fond que provoque l'évangile est la joie. C'est comme un fil conducteur de toute son œuvre. Les annonces angéliques de l'évangile de l'enfance le font déjà pressentir : « Ne craignez pas, car je vous annonce une grande joie pour tout le peuple » (2,10). Et l'évangile se termine avec les disciples qui, à Jérusalem, « louent Dieu chaque jour dans le temple avec une grande joie » (24,52).


La joie des temps messianiques


Le vocabulaire qu'utilise Luc dans son évangile et les Actes pour exprimer la joie est très riche. Il est le seul évangéliste à utiliser le terme euphrainein (« se réjouir ») qui désigne la joie commune de célébrer ensemble, manger et boire dans un banquet. Il peut être utilisé en un sens positif ou négatif. Luc use des deux. Il désigne négativement les plaisirs du riche qui fait bonne chair (16,19) ou qui construit de grands greniers et se dit : « Mange, bois et prends du bon temps » (12,19). C'est peut-être pour cette raison que les autres évangiles n'ont pas voulu user de ce terme pour désigner la joie spirituelle. Mais Luc, qui n'est pas suspect de manichéisme, ne craint pas d'utiliser ce verbe qui désigne les plaisirs de la bonne table pour refléter la joie du Père quand le fils prodigue revient à la maison (15,23 sq). Bien sûr, nous trouvons aussi en Luc l'expression agallian (« exulter ») qui souligne la dimension personnelle de la joie : agallian (verbe) et agalliasis (nom) sont des termes spécifiques de Luc, surtout dans les récits de l'enfance. Ils expriment la jubilation et l'action de grâces, et manquent dans les autres synoptiques. Ils décrivent la réaction de joie qu'aura Zaccharie à la naissance de son fils, la propre réaction du Baptiste dès le ventre de sa mère et le cantique de Marie, ainsi que l'exultation de Jésus en 12,21.
Les mots chairein (verbe) et chara (nom) décrivent cette dimension intérieure de l'expérience du salut éprouvée au milieu des persécutions (6,22). Ce sont les plus fréquemment utilisés. C'est la joie annoncée par les anges aux bergers, la joie des disciples qui reviennent de leur mission (10,20), celle de Zachée recevant Jésus chez lui (19,6), celle des disciples à la vue du Seigneur ressuscité (24,41) ou au retour à Jérusalem après l'Ascension (24,52). Mais cette joie qui remplit le cœur de l'évangile n'est que l'écho de la joie de Dieu pour la conversion des pécheurs, exprimée dans les plus belles paraboles de l'évangile : c'est la joie du pasteur qui retrouve sa brebis...
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