C'est une histoire toute simple, et toute merveilleuse1. Saint Luc la commence par trois petits mots qui lui sont familiers : "et factum est". "Et il arriva... il y avait une fois..." : ainsi débutent les faits divers, et les contes de fée. Un miracle parmi tant d'autres que fit Jésus, mais le Mystère s'y dévoile, la Bonne Nouvelle y éclate, arrachant l'histoire humaine à la lèpre de son péché.

Un lépreux vient à Jésus, et le supplie à génoux : "si tu le veux, tu peux me guérir". - "Je le veux", répond Jésus en le touchant, plein de compassion. Et il le renvoie, guéri, avec l'ordre de se taire et de se montrer au prêtre.

L'épisode est à peine daté et situé. Il se place au début de la manifestation de Jésus, quand les foules le suivaient dans un enthousiasme naïf, et dans cette excitation bruyante que soulèvent fatalement les discours d'un réformateur et les prodiges d'un guérisseur. Et les gens sages observaient, réservés, méfiants. Il est peu probable que notre lépreux ait et l'audace de s'aventurer en plein village, ou dans une foule. Sans doute, comme tant d'autres malades, alerté par la renommée de Jésus, attendait-il son passage, tapi au bord de la route, à l'entrée d'une bourgade, honteux, anxieux...

J'assisterai moi aussi à cette rencontre. A vos gestes, à vos paroles, je veux savoir qui vous êtes, Jésus de Nazareth. Assurément, je le sais déjà. Mais je veux voir, de tout près, avec des yeux tout neufs. Car je suis également malade, et j'ai besoin de sentir votre tendresse humaine, Jésus, pour oser vous dévoiler la lèpre que je cache à tout le monde, à vous-même, à moi-même. Je désire que votre contact arrache de mon coeur les paroles qui touchent le vôtre. Puisse alors résonner pour moi aussi, toute proche, toute-puissante et toute aimante, votre voix qui guérit !

 

 

"Un homme couvert de lèpre..." La lèpre était le fléau redouté entre tous. Le mal qui s'insinue traîtrement, et suit un cours inexorable. Mal dégradant, qui enlève toute apparence humaine, met les chaurs à nu et les fait tomber en pourriture. Mal redouté pour sa contagion, car il s'étend même aux vêtements et aux murailles, et se contracte de même, par simple contact. Aussi les humains fuyaient-ils le pauvre lépreux avec horreur, ils le chassaient loin de leurs regards, loin des villes et des routes, dans les déserts où rôde l'Esprit du Mal. Car un tel fléau était considéré comme le stigmate du péché, et le lépreux comme un pêcheur maudit par Dieu. C'est sous ses traits que les prophètes dépeignaient le peuple coupable : "de la plante des pieds au sommet de la tête, il n'y a rien de sain en lui (Isaïe, I, 6)". La Loi juive déclarait le lépreux impur, et le traitait en excommunié, dont le contact communiquait la souillure. S'il lui arrivait de guérir, il devait se soumettre au jugement du prêtre, offrir ensuite un sacrifice en expiation de son péché : un agneau, deux tourterelles. Aspergé de leur sang, il était alors reconnu pur, ou guéri, et réintroduit dans l'Alliance de Dieu et du peuple.

"Un lépreux vint à Jésus..." Jésus, le Saint d'Israël, en qui reposait l'Esprit de sainteté. Jésus, qui était né de Marie comme un germe très saint, avait reçu d'elle une chair sans souillure, avait été purifié avec elle par le sacrifice de deux tourterelles (Luc, 2, 22-24). Jésus, dont le contact guérissait les corps et sanctifiait les âmes, car il était sans péché. Mais aussi Jésus, l'Agneau de Dieu, qui portait les péchés du monde. Car il avait voulu pousser la ressemblance aux hommes jusqu'à en perdre l'apparence humaine. "Il s'était chargé de nos maladies et de nos douleurs, et nous le regardions comme un lépreux, frappé de Dieu et humilié." Déjà il était traité en réprouvé, mis hors la loi, pourchassé de ville en ville, obligé à se réfugier dans les lieux déserts. Bientôt il serait mis à mort aux portes du camp, il offrirait dans sa propre chair le sacrifice expiatoire pour nos péchés, et son sang nous purifierait de la malédiction et nous réconcilierait avec Dieu (Isaïe, 53).

Voici l'impur en face du Saint. Le réprouvé en face d'un autre réprouvé. La lèpre qui souille et celle qui purifie. Voici le péché en face de sa victime, voici le mal et voici le remède. Le monde pécheur se tient devant son Sauveur.

Me voici, pécheur, en face de mon Sauveur. Mais suis-je bien persuadé que mon péché est un ulcère, source d'infection pour moi, de contamination pour les autres ? Si souvent je chéris le mal qui me dégrade et je fuis l'amertume du remède ! Voici la mauvaise jouissance et voici la bonne souffrance : de quel esprit suis-je ? Ai-je gardé la sensibilité à l'odeur du péché, à celle qui flotte dans l'air du monde, à celle aussi qui peut se dégager de moi ? Ai-je gardé le souci d'être "la bonne odeur de Jésus-Christ (II Corinthiens, 2, 15)" ? Quand j'accueille en moi ou jette au vent une semence de péché, je ne songe pas à la moisson d'ivraie qui peut en germer. Et je ne prends pas garde à la lèpre stérile qui s'étend dans mon âme sournoisement, quand je cesse de me purifier ou de m'abreuver aux eaux vives.

Moi qui me veux sauveur du monde avec le Christ, c'est à son apparence que je dois me conformer, car sa souffrance est salutaire, et non à l'apparence du monde, dont la fausse santé est maléfique. Disciple, je ne dois pas refuser de partager la réprobation et la solitude du Maître. Sel de la terre, médecin des âmes, je dois me sanctifier pour sanctifier les autres. Car c'est d'après l'image que je leur donnerai du Christ que les hommes diront qui il est.

...Me voici entre le lépreux et le Crucifié. Voici ce que le péché a fait de moi et du monde, et voici ce qu'il a fait de Jésus. Mais voici aussi celui qui peut me guérir et me rendre à son image.

Quand les chances de guérison disparaissent les unes après les autres, le malade est prêt aux espoirs les plus fous. Mais quand les unes sur les autres s'accumulent les déceptions, qu'il est dur d'en soulever le poids pour tenter sa dernière chance.

Le lépreux avait cessé depuis longtemps d'espérer sa guérison du temps, des hommes ou de quelque remède. Mais voici qu'il entend parler de Jésus. Mu par un sourd espoir, il épie sur les routes les mouvements des foules, les files languissantes d'aveugles et de boiteux qu'on traîne le matin vers Jésus, et les retours allègres et triomphants dans la nuit. Et la vague d'espérance le soulève : si ceux-ci ont été guéris, pourquoi pas lui ? Il ira à Jésus.

- "A quoi bon ?" objectent ses compagnons incrédules. Mais il fera confiance au témoignage de ceux qui ont vu et entendu.

- "De qui ce Jésus tiendrait-il ces pouvoirs ?" Le lépreux n'a cure de s'entourer de tant de précautions : c'est dans la personne de Jésus qu'il place toute sa foi, dans le seul qui puisse le sauver.

"Seigneur, si tu le veux, tu peux me guérir." En peu de mots, il a jeté l'aveu de son impureté, et l'immense amertume des années de souffrance et de désespérance. Sa prière a claqué comme un défi, le défi du dernier espoir. Mais c'est la prière nue et vive de la foi, la prière du centurion que Jésus louera bientôt, la foi des petits qui n'ont pas d'appuis. C'est la violence qui désarme le Ciel, parce qu'elle n'attend plus rien de la terre.

- "Je le veux, sois guéri." On devine comme un sourire sur les lèvres de Jésus, comme il s'était amusé à reproduire le style bref et les mots mêmes de son quémendeur. Ou plutôt Jésus veut nous montrer que ce sont les paroles elles-mêmes de la foi qui sauvent. A ceux qui imploraient ses bienfaits, il demandait si souvent à son tour, presque avec anxiété : crois-tu en moi ? C'est-à-dire : crois-tu que je peux ce que tu veux ? Comme s'il avait besoin pour agir que nous reconnaissions qu'il le puisse, et que nous voulions qu'il le veuille. Alors les paroles de notre espoir deviennent sur ses lèvres réalité ; le péché avoué se retourne en pardon ; le gémissement de la souffrance s'achève en cri de libération ; et semblablement toute prière faite aun nom de Jésus obtient son effet.

Dialogue de mon âme avec son Sauveur, au bord de la route.

- "Seigneur si vous le voulez, vous pouvez me guérir de ma langueur à vous suivre." - "Tu peux être guéri, si tu le veux, car ma grâce ne te manque pas." - "Ah ! voici bien la lèpre dont je gémis sans fin et j'implore la guérison : c'est que je n'ai pas la force de vouloir ce que vous me donnez de pouvoir." - "T'ai-je demandé de te guérir toi-même? ou me demandes-tu de te guérir pour que tu puisses ensuite te passer de moi ? Homme de peu de foi, crois-tu que je ne peux que si tu veux ? Tu t'estimes, dont bien peu malade ! Crois que ma grâce se suffit et te suffit, crois que je peux tout seul, et veux ce que je veux : là est ta guérison." - "Seigneur, je crois que rien n'est impossible à votre parole. Mais si longtemps j'ai prié, crié et espéré, et vous me voyez encore si infirme. A quoi saurai-je que je suis guéri, et comment le serai-je ?" - "Quand tu te sens tout impur sous mon regard, tout faible sous ma main, à ce moment-là tu dois te savoir guéri. Car mon regard s'arrête alors sur toi avec ompassion et complaisance, et ma main te conduit, sans que tu le saches, où tu ne veux ni ne peux aller. Abandonne-moi ton vouloir, et mets-le en mon pouvoir ; et sois guéri." - "Recevez, Seigneur, ma liberté entière et toute ma volonté ; votre amour me suffit."

D'instinct - l'instinct de l'humilité et de la foi, le lépreux avait pris l'attitude qui plaît à Jésus. Il avait eu la grande audace de quitter l'asile sordide du désert, de s'avancer seul sur les routes, d'affronter un homme pur. Mais cette audace n'était que l'envers du sentiment qu'il avait de son opprobre et de son impuissance. Devant Jésus, ce sentiment le submerge, et son courage l'abandonne tout d'un coup. Il tombe à genoux, comme un faible sans volonté ; il courbe la tête, confus de sa témérité, comme s'il craignait maintenant d'attirer le regard qu'il était venu solliciter. C'est l'attitude du publicain se frappant la poitrine au bas du temple ; celle de Pierre, saisi du sentiment de la sainteté de Jésus, et s'écriant : "Retire-toi de moi, qui suis un homme impur" ; celle des Israélites, qui redoutaient et désiraient tout ensembke de voir la face du Dieu vivant ; attitude d'adoration, de contrition et d'amour ; démission de soi qui provoque la force d'en haut.

"Emu de compassion, Jésus étendit la main et le toucha." Comme les Apôtres étaient attentifs à observer tout ce qui se passait en Jésus ! Ils notaient l'altération de ses traits, le modelé de ses gestes, l'itonation de sa voix ; et ils pourraient ainsi plus tard reproduire sa puissance et son visage.

Qu'elle est grande la force de l'aveu et de la prière, la force de la faiblesse ! Il semble soudain que la situation se renverse. Devant ce pauvre qui s'abandonne, c'est Jésus qui se sent sans volonté et fait sienne celle du suppliant. Sur cet homme prostré, voici Jésus qui se courbe douloureusement ; et ce n'est pas l'impur qui touche le pur pour être guéri, c'est Jésus qui touche le lépreux pour prendre sur lui son mal et lui communiquer sa vigueur.

Geste fraternel de Jésus qui étend la main vers le pécheur, pour l'arracher à sa misère et le soulever dans la lumière ; geste qui sauva Pierre des eaux, et le posa au fondement de l'Eglise. Délicatesse du toucher de Jésus, dont l'onction pansait les blessures des corps et pénétrait jusqu'aux âmes. "Et à l'instant la lèpre disparut..."

Mais voici que Jésus change d'attitude. Il se mit, écrit l'Evangile saint Marc, à rudoyer le lépreux qu'il venait de guérir, et à lui enjoindre sévèrement de se taire et d'aller trouver le prêtre pour accomplir ce que prescrivait la Loi.

On imagine assez bien la scène : notre homme fou de joie courant sur la route et gesticulant, et ameutant les passants, et oubliant sereinement le devoir de la purification légale, maintenant qu'il était guéri. On conçoit sans peine que Jésus voulait moins de bruit autour de ses prodiges et plus d'attention à son mystère ; et qu'il ne pouvait tolérer une infraction à la Loi, après s'en être déclaré l'exécuteur dans son récent discours sur la Montagne.

Mais surtout l'ancien malade avait besoin d'apprendre que sa guérison n'était qu'un commencement. Après avoir éprouvé le bienfait de la parole du Seigneur, il lui restait à la méditer silencieusement pour y prendre chaque jour l'aliment de sa vie. Après avoir été guéri par l'appel à la volonté du Seigneur, il lui restait à fournir une longue route dans l'obéissance à la même volonté, hors laquelle il retomberait dans le mal.

Plus tard, quand un groupe de dix lépreux se présentera à lui. Jésus ne les guérira pas tout de suite, mais seulement sur la route du Temple. Car c'est dans le silence de la foi et de l'obéissance que se dévoile et s'accomplit le mystère de Dieu.

...Et l'histoire se termine comme elle a commencé, - mais les rôles sont inversés. Le lépreux guéri demeure maintenant dans les villes et crie dans les foules les bienfaits de Jésus. Jésus, lépreux parmi les lépreux, se réfugie dans les solitudes, plus propice à la prière et à la formation des âmes. Quiconque désormais voudra recueillir la voix purifiante de Jésus devra faire taire les bruits vains et mensongers, et s'enfoncer à son tour dans les déserts silencieux où passent les voies du Seigneur, ceux aussi où les hommes lépreux attendent.

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- ... Dans les solitudes de mon âme je me suis enfoncé et les appels vers vous, Seigneur, me renvoyaient toujours l'écho désespérant de mon péché.

- "Ma voix, plus secrète, est celle de l'espérance, qui t'invite à te quitter toi-même."

- Dans le silence de la prière j'ai longtemps espéré, épiant le bruit de vos pas, attendant que votre main me prenne et m'entraîne aux verts pâturages.

- "C'est parmi les vivants qu'il faut chercher le Vivant."

- Dans les déserts de la vie je me suis fatigué à vous poursuivre, et toujours vous m'échappiez au moment où je croyais vous saisir, et vous étiez encore plus loin.

- "Par les chemins du désert, n'as-tu pas rencontré les lépreux ?"

Joseph Moingt, s.j.

 

1. L'histoire de la guérison du lépreux est racontée par les trois Synoptiques (Mc I, 40-45 ; Mt 8,2-4 ; Luc 5, 12-16). Dans notre contemplation, nous avons suivi la méthode suggéré par les Exercices, mais sans prétendre à autre chose qu'à susciter la prière et à faire entrer par la foi dans le mystère de Jésus-Christ.