Cet article a paru dans Christus en juin 1970 au sein d’un numéro consacré à « L’art et la foi ». Il est considéré par beaucoup de chrétiens comme un des plus grands textes esthétiques de cette époque. Nous nous faisons une joie de le faire découvrir à une nouvelle génération de lecteurs, tant le regard et les intuitions du P. Tézé restent d’actualité.

On a l’habitude de considérer l’oeuvre d’art sous le double aspect de la forme et du sensible qu’elle organise. Mais on oublie souvent le plus important. Dès que cette organisation est parfaite, un troisième facteur surgit, essentiel, et qui englobe tout : « splendor formae », le resplendissement de la forme (saint Thomas) ou le rayonnement du sensible (Baudelaire), car les deux ne font qu’un.
 

Resplendissement de la forme


En tant qu’il est forme, organisation du sensible, figure déterminée, le beau est saisissable. On peut le calculer, l’enseigner. On peut le soumettre à toutes les analyses que l’on voudra : en faire ressortir les motivations profondes, établir les liens qui le rattachent à un niveau culturel, économique et même politique donné. Sous cet aspect, l’objet esthétique est situé dans l’espace et le temps. Une géographie et une histoire en sont possibles. « Il se laisse (...) expliquer par l’histoire, et, à son tour, il exprime en quelque façon l’histoire » 1.
En tant qu’il est éclat, rayonnement, épanouissement du sensible, lumière qui fait irruption, « fulgur et lux » (Boèce), le beau est insaisissable. Ce qui ne veut pas dire qu’on ne le perçoit pas, mais cette perception est irréductible et indépassable, car, à sa manière, elle touche l’absolu. Le beau, saisi dans son resplendissement, échappe à la causalité : il est sans antécédent, commencement pur, exercice pur de la liberté, non localisable dans l’espace et le temps. Tout en étant situé dans l’histoire, l’art transcende l’histoire. Dans l’expérience esthétique, « l’histoire est en quelque sorte suspendue » 2. Aussi la perception de l’oeuvre d’art dépend moins de la science et de la culture que d’une connivence et d’une affinité, d’une disposition à se laisser saisir et entraîner en elle. Devant une fresque de Pechmerle ou du Tassili, devant un dessin de Santomoko, devant une sculpture de Tabasco ou une miniature de Tabriz, créés dans des civilisations et dans des mentalités qui me sont étrangères, je vibre tout entier et suis atteint jusqu’au fond. Puissance souveraine de la beauté à se communiquer directement, comme si le temps et l’espace n’existaient pas.
Si cet aspect de rayonnement et d’éclat est souvent laissé de côté, c’est qu’il est indéfinissable et que son approche en est difficile. Pourtant, on ne peut pas ne pas en parler : on manquerait l’essentiel. Or cet essentiel existe ; un exemple nous en persuadera. Pieter de Hooch est du même pays, de la même époque, de la même culture et de la m...
La lecture de cet article est réservée aux abonnés.
COMMENTAIRES
Vous devez être connecté pour poster des commentaires.