Préface d’Emmanuel Faber. Éditions franciscaines, 2015, 204 p., 19 €.
 

Les Éditions franciscaines ont eu la bonne idée de réaliser cette anthologie du franciscain Éloi Leclerc, juste avant son décès le 16 mai dernier, qu’elles présentent comme son livre testament et qu’accompagne un CD mêlant musique et extraits de ses ouvrages. Voilà une incontestable opportunité de découvrir ou redécouvrir un auteur spirituel rare, qui a su jeter un regard renouvelé sur François d’Assise à la lumière, à l’ombre aussi, des drames du XXsiècle. Sa démarche a largement contribué en effet à délivrer le saint d’une image pieuse, nimbée de merveilleux, de mièvrerie et de petits oiseaux. C’est que, né en 1921, entré au noviciat franciscain en 1939, il sera envoyé en Allemagne dès 1943 par le Service du travail obligatoire (STO), avec plusieurs de ses frères, puis déporté à Cologne, à Buchenwald puis à Dachau. De retour en 1945, la santé brisée, il poursuivra sa vie religieuse en enseignant la philosophie et en publiant plus d’une vingtaine de livres. Comme l’exprime l’entretien ouvrant cet ouvrage, Éloi Leclerc reste marqué à vie par cette expérience de la déportation, nuit de la foi, exil où l’homme côtoie la mort en permanence et éprouve surtout la perte absolue de sa dignité de personne. D’où vient pourtant que ces jeunes religieux trouveront, dans la nuit et le brouillard des camps, entassés dans de sinistres wagons, le cran de chanter le « Cantique de frère Soleil » devant l’un de leur compagnon mort d’épuisement ? Cette traversée de l’horreur, il aura aussi l’occasion d’en parler dans Le Royaume caché (1987) et dans Le soleil se lève sur Assise (1999), s’interrogeant sans cesse sur cette tension entre l’expérience de la tragédie humaine et la tradition franciscaine.

Impossible après cela de parler comme auparavant de saint François et de ses intuitions, et il lui aura fallu du temps et de la rumination pour se remettre à écrire sur le sujet. Sont abordés ici les grands thèmes chers à l’auteur : resituer François d’Assise dans l’histoire médiévale avec sa puissante quête de fraternité, comprendre son souci de la paix comme une exigence prophétique et un combat spirituel, voir dans son regard aimant sur les créatures plus qu’une écologie mais une volonté de réorienter vers Dieu les forces obscures du vivant. Et puis, ce sens d’une pauvreté plus « accueillante » que radicale, sa redécouverte de l’Incarnation à travers la Crèche et de la nécessité de se dépouiller de ses propres œuvres et fondations mêmes.

Insistons aussi au final sur les qualités d’écriture d’Éloi Leclerc, à une époque où le christianisme manque souvent de médiations littéraires pour traduire son originalité. Ainsi que l’écrit Emmanuel Faber : « À chaque phrase de frère Éloi, on respire le souffle des évangiles. Il est comme un guetteur d’aurore. » Mais, en plus de ce souffle, l’auteur a su varier les styles, du récit témoignage à l’essai spirituel mâtiné de philosophie, et ce jusqu’à la fiction si réussie mettant en scène le saint d’Assise, ainsi qu’en témoigne sa Sagesse d’un pauvre vendue depuis 1959 à des milliers d’exemplaires. Puisse cet ouvrage donner envie d’aller lire l’œuvre elle-même, au-delà des seuls morceaux choisis rassemblés ici.