Le texte du père Chastellain, présenté ci-avant révélait le désir du retraitant de se donner tout entier à l’amour fou de Jésus exprimé sur la croix. S’appuyant sur les écrits d’un autre jésuite canadien, Isaac Jogues, contemporain de Pierre Chastellain, le père Kolvenbach illustre jusqu’où peut mener la « folie » pour le Christ. C’est-à-dire jusqu’à accepter de se donner dans l’humilité des « croix » quotidiennes… tout simplement. En accueillant les peines de tous les jours, le chrétien accomplit également la volonté, exprimée dans les Exercices, que l’âme se rende entièrement disponible au Seigneur. Quelle que soit la forme de cette disponibilité, « c’est un désir d’être choisi non pas aux conditions, même les plus généreuses, de l’homme, mais exclusivement aux choix, même les plus inattendus, de Dieu… [1] »

Cette perspective ignatienne peut être vécue dans le concret comme cela se lit dans les lettres de saint Isaac Jogues, celles du 5 et du 30 août 1643. Son désir d’annoncer le Seigneur crucifié et ressuscité parmi les Indiens est si fort qu’il supplie le Seigneur de rendre vains les projets de ceux qui veulent le libérer pour l’envoyer en Europe… « si ce n’est pour sa gloire » (5 août 1643). Une occasion d’échapper s’offre tout d’un coup et Isaac supplie le Seigneur « qu’il ne me laissât prendre de conclusion de moi-même, qu’il me donnât lumière pour connaître sa très sainte volonté, qu’en tout et par tout je la voulais suivre, jusqu’à être brûlé à petit feu ». En prenant en considération son amour pour les Indiens, « ayant balancé devant Dieu, avec tout le dégagement qui m’était possible, les raisons qui me portaient à rester parmi les barbares ou à les quitter, j’ai cru que notre Seigneur aurait plus agréable que je prisse l’occasion de me sauver » (5 août 1643). Isaac ne se précipite pas vers le martyre comme étant de soi et presque automatiquement la seule expression de la folie de la Croix. C’est le salut des Indiens et son expérience dans leur mission – elle aussi une folie pour le Christ – qui vont venir en l’esprit d’Isaac : « [...] Toutes ces connaissances mourraient avec moi, si je ne me sauvais. » Tout en marquant une préférence pour « être brûlé à petit feu », Isaac n’exclut nullement la possibilité de « se sauver » pour reprendre malgré tout la tâche missionnaire d’annoncer le Christ aux Indiens.
En soumettant à la seule gloire de Dieu deux expressions d’une même folie pour le Christ, « être brûlé à petit feu » et « se sauver » pour reprendre la croix de la mission parmi les Indiens, Isaac étend la participation à l’amour fou de Dieu sur toutes les conditions de l’existence humaine afin de chercher Dieu en toutes les choses. Les fous pour le Christ ne sont pas seulement les martyrs ou les stylites, mais – c’est l’originalité ignatienne – aussi les crucifiés du quotidien, des tâches et des peines de tous les jours, qui rayonnent, sans trop le savoir, à travers les m...
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