La publication de La Fable mystique, en 1982, avait définitivement arraché la littérature spirituelle à sa marginalité. Celle-ci devenait un objet d’études digne de l’attention des historiens, des philosophes, des anthropologues, des psychanalystes, des linguistes, des sociologues. Loin d’avoir à souffrir de leurs regards, elle avait au contraire des choses à leur apprendre sur l’homme. La théologie, de son côté, était invitée à prendre en considération les questions, dérangeantes voire corrosives, que soulève l’expérience mystique à l’époque moderne.
En approchant la mystique par son langage et comme un langage (« fable », ici, est reconduit à son sens originel de récit, discours, acte de parole), le P. de Certeau définissait les caractéristiques de ce discours et de cette expérience. Les formulations paradoxales, contradictoires (« ténèbre lumineuse », « délectable blessure », « cruelle paix »), tentent de cerner l’impensable, l’indicible qui pourtant fait tellement parler : l’expérience de l’Autre, de la radicale altérité à l’approche de laquelle fondent le langage comme la pensée lorsqu’ils s’approchent de leurs limites les plus vertigineuses. Cette altérité impensable mais qui pourrait être le foyer aveugle de toute pensée, quel que soit le nom qu’on lui donne (Dieu, le Rien, le Tout, le Neutre, la Différance), le discours mystique, forme particulière et peut-être originelle du discours poétique, semble le mieux à même de la suggérer.
Le premier tome analysait les caractéristiques de cette expérience aussi bien chez de grands témoins (littérature du désert, Eckhart, Thérèse d’Avila, Jean de la Croix, le jésuite Jean-Joseph Surin) que dans les pratiques spirituelles du XVIIe siècle. On savait que Certeau travaillait à une suite lorsqu’en 1986 la mort l’emporta en quelques mois. Son exécutrice testamentaire, Luce Giard, après avoir pensé pouvoir exploiter les textes laissés en plan, s’est refusée à livrer un rapetassage de « pseudo-inédits », comme la piété des légataires en fabrique parfois en s’aidant d’enregistrements et de notes prises par les disciples. Pour ce tome II, elle s’est résolue à ne publier que des textes considérés comme « achevés » par l’auteur lui-même : des articles parfois difficilement accessibles, et dont la réunion, dans l’esprit de Certeau, devait constituer la moitié au moins du volume II.
Ce volume n’apporte pas d’éclairages vraiment nouveaux sur la pensée de Certeau. On retrouve de grandes figures (Jean de la Croix et Angelus Silesius ont la part belle, Surin est toujours là) ; l’analyse des pratiques (passage de la lectio divina à la « lecture spirituelle ») et de la manière nouvelle, au XVIIe siècle, de comprendre les « passions » et la folie, l’engagement du sujet en son corps et en sa parole ; l’évolution du statut de la Bible, minée par la critique historique. Seul véritable inédit de cet ensemble : la magistrale étude consacrée à Nicolas de Cues, le Rhénan auteur de la célèbre Docte ignorance (1440) et penseur de la coïncidentia oppositorum. Développant sur 70 pages un bref article publié en 1984, elle illustre à elle seule une des caractéristiques de la pensée moderne dans sa critique de l’invisible : la passion du voir, la fascination pour ce qui se voit, pour ce qui apparaît, le prestige du phénomène.
Un précieux index, élaboré par Luce Giard, regroupe les noms de personnes cités par les deux tomes.
Dominique Salin