Noël 1886. Un jeune homme entre dans Notre-Dame de Paris à l'heure des vêpres : « J'ai plein mon coeur d'ennui », pourrait-il dire comme le Cébès de Tête d'Or. Ce n'est guère la piété qui le pousse : après le « plaisir médiocre » éprouvé à la grand-messe, son « dilettantisme supérieur » vient chercher maintenant « un excitant approprié et la matière à quelques exercices décadents » 1. Il n'apporte, en cette « noire après-midi de pluie sur Paris », que le désastre d'une âme ravagée par « les infâmes doctrines » distillées par « l'infâme lycée » qu'était alors Louis-le-Grand : le monde explicable, démontable « comme un appareil de tissage », et donc « fort triste et fort ennuyeux ». L'honnête M. Burdeau a essayé en vain de lui faire digérer « l'idée du devoir kantien », sans plus de succès d'ailleurs qu'avec le jeune Barrés quatre ans plus tôt à Nancy — Barrés que bouleversera la lecture de Pascal. Les livres ont saccagé son âme : avec Taine, « Renan régnait », lui qui avait prononcé le blasphème absolu : « Après tout, la vérité est peut-être triste » — péché contre l'Esprit, irrémissible, qui ouvre la porte du Néant et du suicide légitime. A ces deux pontifes, il fallait joindre « les Voltaire, et les Michelet, et les Hugo et tous les autres infâmes ! Leur âme est avec les chiens morts, leurs livres sont joints au fumier » 2.
On sait la suite : le pur chant du Magnificat et « tout à coup le sentiment déchirant de l'innocence, l'éternelle enfance de Dieu », l'évidence « d'un Dieu qui me tendait les bras ». En un « éclair », il sait ce que « des documents célestes comme les choeurs d'Antigone ou la Neuvième Symphonie » laissaient pressentir : « la joie de Dieu existe », « la grande joie divine » qui est « la seule réalité ». Cette electio impérative où il éprouve la dilectio divine irréfutable et éternelle, c'est le triomphe de « l'individuel et du concret » qu'il avait cru laminé à jamais par des « lois à la fois incompréhensibles et inexorables ».
 

Exemplaire, le cas Claudel


Mais déjà six mois auparavant, l'étouffoir où il agonisait s'était fissuré : « Je me rappellerai toujours cette matinée de juin 1886 où j'achetai cette petite livraison de la Vogue qui contenait le début des Illuminations. C'en fut vraiment une pour moi. Je sortais enfin de ce monde hideux de Taine, de Renan et des autres Moloch du xix* siècle (...) J'avais la révélation dusurnaturel » 3. A ce « grand poète », dont il reconnaîtra sur lui l'action « séminale et paternelle », Claudel vouera à jamais « une éternelle reconnaissance ».
« Evénement capital », en effet, que cette fulgurante lecture : « Pour la première fois, ces livres ouvraient une fissure dans mon bagne matérialiste. » Rimbaud lui aura donné « l'impression vivante et presque physique du surnaturel » : il ne fallait pas moins que la violence de cette mystique sauvage pour m...
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